• T. de Saint-Castin

À vous, fils de la Grèce

Les Grecs sont soumis depuis 2009 à des mesures particulièrement rigoureuses : la rigueur leur a été imposée par leur gouvernement et par les institutions européennes. On comprend leur exaspération et leur colère devant l’incurie d’une classe politique nationale caractérisée par sa légèreté et contre les pays européens, vus comme des bailleurs de fonds et des donneurs de leçons. Vu les tensions en mer Égée, nous avons pensé qu’un retour sur l’actuelle faiblesse économique et structurelle de la Grèce s’imposait. Après tout, si ce pays est considéré comme un maillon faible en Europe, on ne peut pas dire que l'Union ait contribué à le renforcer. Tout le contraire. N'allez pas plus loin si vous considérez ici que la Grèce a bien couru après le terrible sort que lui réserve ce début de décennie. Nous avons été nombreux, dans nos rangs, à critiquer l'absurde conduite des gouvernements grecs au cours de l'histoire récente. Mais nous devons constater aujourd'hui que dans la mer Égée se joue un drame, une tragédie européenne, dont les vagues nous toucheront tous, comme elles toucheront très vite le peuple grec, ce peuple dont nous sommes les cousins et, dans l'épreuve, les frères.


La Grèce demeurait l’un des pays les plus pauvres de l’Union européenne, jusqu’à l’élargissement de 2004, quand dans le club s’invitèrent dix nouveaux pays : le niveau de vie de ceux-ci était très inférieur au sien, disait-on. Aidée par l’Union européenne, la Grèce a longtemps connu ce qu’il est convenu d’appeler une « expansion économique », grâce à la modernisation. Pays agricole, pays peu industrialisé, la Grèce a connu une métamorphose considérable : elle est devenue une société postindustrielle s’appuyant sur un important secteur de services publics, sans connaître les phases de désindustrialisation progressive qui caractérisent les pays développés. Son revenu national par habitant est resté faible et en 2005, souvenons-nous, il était environ les deux tiers de celui de la France. Fait intéressant, à l’époque, et longtemps après, le handicap de l’économie grecque tient à l’importance des dépenses militaires qui sont, en 2011, à la veille de la « crise grecque », élevée à 2,7 % du produit intérieur brut, plus fort pourcentage des États de l’OTAN après celui des États-Unis. En 1999, le rapprochement entre Grèce et Turquie n’aura rien changé et Athènes appuiera toujours ces dépenses en pointant du doigt les relations tendues avec Ankara.


Les Jeux Olympiques d’Athènes en 2004 ont rendu nécessaire l’installation d’équipements collectifs de grande ampleur, ce dont le pays manquait. Les investissements s’élevèrent à près de sept milliards d’euros pour trente-trois gros ouvrages, dont la construction d’un nouvel aéroport international à Spata, dans la région d’Athènes, la création de nouvelles lignes de métro et de tramway. Cela a nourri la croissance (4 % au cours des cinq premières années du XXIème siècle), un des plus élevés de l’Union européenne. Grâce à ces jeux, le développement de l’économie a permis à la Grèce de gagner quelque avance dans l’entreprise de modernisation engagée par le pays depuis son adhésion à l’Union, au prix d’un coût considérable qui a lourdement et durablement pesé sur les finances publiques.


La crise économique de 2008 entraîne le retour au pouvoir des socialistes à l’issue des élections législatives anticipées de 2009. On découvre, après les élections, l’ampleur du déficit public, longtemps dissimulée par des statistiques délibérément faussées : 12,7 % du produit intérieur brut, au lieu de 6,7 %, chiffre pourtant avancé par les autorités publiques auprès du peuple grec et des instances européennes. L’opinion publique est consternée, le choc est retentissant. Immédiatement, des mesures d’austérité sont annoncées et mises en œuvre par le gouvernement formé par Georges Papandréou du PASOK (Panellínio Sosialistikó Kínima), du mouvement socialiste panhellénique. Son objectif est évident : respecter le déficit maximal de 3 % qui s’impose aux États de l’Union membres de la zone euro. Le 1er janvier 2001, la Grèce avait intégré la zone euro grâce aux efforts de Costas Simitis et de son gouvernement – ils avaient réduit le niveau de l’inflation et, surtout, fait une présentation inexacte de données chiffrées de l’économie par le service hellénique des statistiques.


Incurie d’une classe politique corrompue.


De 2009 à 2012, les différents gouvernements se succèdent et sont incapables de maîtriser la crise économique et financière. Une grande majorité des Grecs rejettent la classe politique et l’abstention progresse, s’élevant à près de 50 % dans un pays où le vote est pourtant obligatoire.


En novembre de l’année 2011, Georges Papandréou est poussé à la démission. Lucas Papademos le remplace à la tête d’un gouvernement dont le mandat est limité à six mois et constitué de ministres issus du Pasok, de la ND (nouvelle démocratie) et du LAOS (Laïkos Orthodoxos Synagermos). Les politiques de rigueur extrême sont poursuivies. Des élections législatives ont lieu le 6 mai et le 17 juin 2012 : le Pasok et la ND connaissent une authentique débâcle, émergent alors Syriza et Aube dorée. Antonis Samaras, patron de la ND, obtient 129 députés sur 300 et devient en juin Premier ministre d’un gouvernement bigarré, avec le soutien au Parlement du Pasok et du Dimar(Dimokratiki Aristera), formations politiques en faveur du maintien de la Grèce dans la zone euro, dans l’Union européenne. Ce gouvernement accepte les sévères mesures d’économie qu’imposent l’Eurogroupe et le Fonds monétaire international. Alexis Tsipras, patron de Syriza, qui a connu un succès électoral avec 26,89 % des voix, se pose en premier opposant du gouvernement Samaras, propose une renégociation de la dette souveraine et appelle « un nouveau plan Marshall ». La presse, pendant ce temps, révèle peu à peu l’exceptionnelle corruption qui gangrène l’administration et le personnel politique de droite et de gauche. Dans la population se développe des sentiments antiparlementaires : les membres du gouvernement appelleront souvent à se méfier des populistes qui prospèrent sur l’allergie du peuple au « système politique ».


Redresser la Grèce et ne rien faire.


En mai 2010, tardivement à cause des atermoiements de l’Allemagne, un prêt remboursable de 110 milliards d’euros – 80 milliards à la charge des États de la zone euro et 30 milliards à la charge du Fonds monétaire international – est concédé à la Grèce pour accompagner les plans de redressement du gouvernement Papandréou. En 2011, le déficit public est ramené à 9,1 % mais l’objectif fixé de 2,1 % en 2014 apparaît de plus en plus comme fantasque et inaccessible. La récession qui frappe la Grèce depuis 2008 s’intensifie (- 9,1% de variation annuelle du taux de croissance du produit intérieur brut) et les entreprises du secteur privé ferment les unes après les autres.


En mars 2012, un second plan d’aide à la Grèce est consenti, à hauteur de 130 milliards d’euros. Il sera complété par l’effacement de 107 milliards de dettes contractées auprès des créanciers privés. La situation est dégradée considérablement. Ces emprunts sont accordés en contrepartie de la mise en œuvre de mesure d’une exceptionnelle rigueur élaborées par le Fonds monétaire international, la Commission européenne, la Banque centrale européenne : hausse de la TVA de plusieurs points, suppression des treizième et quatorzième mois du traitement des fonctionnaires dont le nombre est brutalement réduit, report de l’âge légal de départ à la retraite de 60 à 65 ans, hausse remarquable de la flexibilité des règles de licenciement et réduction des indemnités de chômage.


En juin 2012, la crise économique touche l’Irlande, le Portugal, l’Italie, l’Espagne. Les autorités grecques semblent-elles incapables de redresser la situation ? L’Eurogroupe prend la décision de retarder le versement à la Grèce d’une fraction de 31,5 milliards d’euros sur le second plan : l’objectif est de vérifier que le pays s’engage bien sur la voie des réformes exigées et d’une nouvelle structure économique pour les années à venir. Plusieurs ministres allemands, finlandais et autrichiens envisageant ouvertement la sortie de la Grèce de la zone euro ou de l’Union européenne : on craint un défaut de paiement à court et moyen terme. Le 13 décembre 2012, l’Eurogroupe et le Fonds monétaire international s’accordent pour que la Grèce ramène sa dette à 124 % de son produit intérieur brut en 2020, en échange d’un plan de réformes et de mesures financières. Ce nouvel accord promettait à la Grèce 52,5 milliards d’euros, somme en suspens depuis plusieurs mois : deux tiers à la fin 2012, 1 tiers à la fin du premier trimestre 2013. Les différents plans de redressement économique et des réformes engagées s’expliquent : faiblesse des structures administratives grecques, bureaucratie tentaculaire et hypertrophie du clientélisme.


L’ouzo est tiré, les Grecs n’ont pas fini d’en boire.


Ces années peuvent paraître loin. Pourtant, les conséquences de cette crise ont durement touché le peuple grec. Dans l’incapacité de payer les transports en commun, ceux-ci sont tombés en déshérence ; les sans domicile fixe ont augmenté largement en nombre ; les citadins ont fui les villes pour revenir au village natal. On a observé une augmentation inquiétante du nombre des suicides provoqués par la diminution du pouvoir d’achat : 30 % en 2009, 35,7 % en 2011 ; on a observé l’explosion du chômage : 24 % en 2012. Dans Athènes et dans les grandes villes sont apparues des quartiers communautaires pour les étrangers d’origine africaine ou d’origine asiatique : au second semestre de l’année 2012, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés dénoncera les expulsions de ces étrangers et les agressions violentes dont ils seront les victimes.


Près de 50 % des 15-24 non scolarisés sont chômeurs, au cours de cette période, selon Jean Catsiapsis : l’observateur note que ces jeunes émigrent vers différents pays d’Europe, et même en Australie, ce qui n’est pas sans rappeler la dépression démographique de 1955-1965, quand des centaines de milliers de travailleurs ont émigré vers l’Allemagne. Ana Dumitrescu, en 2012, donnera à voir la détresse du peuple grec au cinéma, avec le film Khaos.


L’opinion publique grecque s’est trouvé un ennemi à blâmer : l’Allemagne. Et pour cause, la presse germanique n’a pas manqué de suggérer au gouvernement grec de vendre ses îles ou ses trésors antiques pour réduire sa dette souveraine. Il est amusant de constater que cette même presse, aujourd’hui, compte sur le gouvernement grec pour « tenir » ces îles contre les menaces du président turc ! Notons aussi que l’absence de réparations de guerre, par l’Allemagne à la Grèce, un des rares pays à ne pas avoir été indemnisé pour son occupation par les forces de l’Axe, nourrit le ressentiment grec contre les « donneurs de leçons » allemands.


Le peuple se souvient aussi de la corruption des hommes politiques grecs, dans les années 200, corruption orchestrée par des sociétés allemandes qui ont des positions dominantes dans l’économie hellénique. On comprend mieux l’hostilité du peuple grec. La chancelière Angela Merkel a visité Athènes le 9 octobre 2012 : des dizaines de milliers de manifestants ont pris la parole dans tout le pays pour dénoncer la tutelle allemande, vécue comme une humiliation. Entre 2012 et 2015, un plan de privatisation, qui promettait alors de rapporter 19 milliards d’euros, a cristallisé dans l’opinion de nouvelles rancœurs : Berlin ayant exigé et motivé ce programme, les Grecs ont vu la main allemande à l’œuvre dans la liquidation de leur patrimoine national. On s’étonnera par exemple de la privatisation des compagnies de l’eau d’Athènes et de Thessalonique, deux entreprises rentables au plus fort de la crise. On s’amusera des projets de loi en faveur de la privatisation plus ou moins complète du littoral grec. Notons aussi qu’en dépit de la hausse du taux de chômage, selon les données disponibles, celles de l’Eurogroupe, le pourcentage des chômeurs recevant des allocations est passée de près de 40 % en 2010 à près de 15 % en 2014.


Les emprunts contractés par la Grèce étaient-ils destinés à relancer la croissance ? Non : ceux-ci se bornèrent à recapitaliser les banques grecques, à payer les intérêts de plus en plus élevés de ses emprunts. Les plans d’aide ont organisé un contrôle des capitaux pour assurer les recettes fiscales et préserver les banques : ce contrôle limite les investissements nationaux et étrangers. Sans stratégie de croissance, nous ne pouvions qu’aboutir, après ces plans contradictoires, à la situation d’aujourd’hui, caractérisée par la précarité économique.


L’échauffement à la frontière turque achèvera peut-être de révéler la duplicité des institutions européennes.

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