• T. de Saint-Castin

Charles Martel

« Barbarus hic ego sum, qui non intellegor ulli. » Ovide


Le VIIIème siècle voit s’élever une puissante famille au sein du Regnum Francorum. Les Pippinides vont consolider la puissance des Austrasiens et des Neustriens sur l’ensemble du royaume et fort de ces soutiens, ainsi que de l’alliance de l’Eglise et du pape, cette famille va accomplir son élévation à la royauté pour poser les fondements d’un nouvel ordre politique, d’une nouvelle dynastie.




Gaule à l’avènement de Charles Martel (714),

Paul Vidal de La Blache, Atlas général d'histoire et de géographie (1894).



Prendre en main la puissance franque


La succession de Pépin II


Grimoald était mort quelques mois avant son père, assassiné dans les environs de Liège. Pépin, déjà très malade, et son épouse Plectrude, avaient désigné maire du palais le jeune fils de Grimoald, Théodebald, qui n’avait que six ans. Cette situation était précaire et au décès de Pépin le 16 décembre 714, l’ensemble des territoires soumis au pouvoir franc était aux mains d’un enfant tandis que l’énergique Plectrude assurait la régence. Le moment était opportun pour tous ceux qui n’avaient accepté la tutelle des Pippinides que contraints et forcés.


La crise de succession est aussi due à l’absence d’instance capable d’arbitrer des conflits de ce type : le royaume était en quelque sorte à la merci des maires du palais et l’épiscopat, très respecté, était partie prenante aux différents conflits. Le conflit armé était donc l’unique solution, comme en 687. Charles, fils de Pépin et d’Alpaïde, « seconde » épouse de Pépin, parvint à rassembler autour de lui les fidèles de son père en faisant montre d’une grande énergie et d’une détermination qui lui vaudront au Ixe siècle le surnom de « Martel » - celui qui frappe ses ennemis comme le marteau.


Charles – Karl, forme latinisée Carolus ou Karolus – n’était pas de naissance illégitime au sens où on l’entendrait plus tard : il était né dans un monde où les puissants avaient couramment plusieurs épouses et où il était entendu que tous les fils d’un homme libre pouvaient prendre part à son héritage, quelle que soit la mère qui les avait mis au monde. Pépin II avait trois épouses au moins : Plectrude, issue d’une famille austrasienne prestigieuse ; Alpaïde, peut-être bavaroise ou alémanique ; enfin une troisième épouse, anonyme, mère de Childebrand. Charles et Childebrand furent écartés de l’héritage de Pépin par Plectrude qui entendait gouverner au nom de son petit-fils et qui n’entendait pas remettre à des enfants d’un autre lit le trésor de Pépin, en grande partie tiré des richesses de la famille de Plectrude. Cette dernière fit mettre Charles aux arrêts, s’installa à Cologne et tenta de gouverner le royaume au nom de Théodebald et de Dagobert III, en Neustrie, tandis qu’elle nommait dux d’Austrasie Arnould, fils de Drogon.


Le recours au fils d’Alpaïde


Les Neustriens n’attendirent pas un instant pour riposter. En 715, ils s’organisèrent et menèrent une expédition contre les armées des fidèles de Théodebald, qui subirent une défaite près de Compiègne. C’était la première victoire neustrienne sur les armées pippinides depuis 687 ! Les Neustriens s’assurèrent du roi Dagobert III et nommèrent Ragendred, l’un des leurs et farouche adversaire des Pippinides, au poste de maire du palais. Après la mort de Dagobert III durant l’hiver 715-716, Ragenfred lui trouva un successeur dans un monastère : Daniel, un fils de Childéric II, fut renommé Chilpéric II. Ragenfred accomplit une alliance avec les Frisons, ce qui inquiéta Plectrude et les Austrasiens : les Neustriens pillaient les Ardennes et la vallée de la Meuse tandis que les Frisons menaient un raid naval sur la vallée du Rhin, jusqu’à Cologne. Au printemps 716, Plectrude dut remettre à Ragenfred et aux Neustriens une large partie du trésor de Pépin – la Neustrie recouvrait une part de son autonomie.


Entre temps, Charles s’était enfui de sa prison. Il apparut alors aux yeux des Austrasiens qu’il était le seul capable de relever la situation. De nombreux aristocrates abandonnèrent Plectrude pour rallier le camp qui se formait autour de Charles. Ce dernier combattit les Frisons, puis les Neustriens qu’il défit à Amblève dans les Ardennes. Ces premiers succès affirmèrent sa position. Une armée austrasienne plus nombreuse encore le suivit et il battit Ragenfred et Chilpéric II près de Cambrai, le 21 mars 717. Cette victoire brillante convainquit Plectrude de le reconnaître comme le successeur de Pépin : elle lui confia ce qui restait du trésor – la reine se retira dans sa fondation de Sainte-Marie de Cologne, où elle mourut peu après.


Charles fit monter sur le trône d’Austrasie un roi mérovingien du nom de Clotaire IV – on doit mesurer ici l’important sentiment de légitimité qui entourait encore la dynastie mérovingienne. Ragenfred, vindicatif, chercha l’alliance du duc des Aquitains, Eudes, grande figure méridionale de la lutte contre l’hégémonie pippinide. En 719, l’offensive reprit à la faveur de Charles. Ragenfred prit la fuite en Anjou, Eudes se replia en Aquitaine avec le roi Chilpéric II et le trésor royal. Clotaire IV était mort entre-temps, Charles dut négocier avec Eudes en 720 : en échange de la reconnaissance du titre de prince des Aquitains, Charles obtint la restitution du roi Chilpéric et du trésor. Charles Martel put obtenir du dernier roi mérovingien vivant la charge de maire du palais qui valait pour les deux royaumes de Neustrie et d’Austrasie réunifiés. Ragenfred ne put maintenir son autorité que sur la principauté angevine qu’il avait constituée, jusqu’à sa mort en 731. L’autorité de Charles au nord de la Loire était incontestée : il y était reconnu comme princeps Francorum.


Les ressources à disposition de Charles


Charles est bien entouré, notamment par les proches de son père, Pépin II, qui forment, en quelque sorte, la solide ossature de son armée – on y trouve aussi des descendants de Plectrude et des grandes familles du royaume. À travers ces leudes, Charles contrôle une grande partie du regnum Francorum et de la Neustrie. Il est avant tout chef de guerre, mais pas seulement un brillant « guerrier » : ses armées sont nombreuses et ses troupes sont mieux organisées que celles de ses adversaires ; les historiens s’accordent même à dire que les armées de Charles Martel étaient déjà différemment organisées, par rapport aux armées de Pépin II. De nombreux fidèles entouraient Charles, qui leur avait confié des terres prises sur le patrimoine royal, sur le patrimoine des Pippinides, sur les biens de l’Église, en échange de la commendatio, qui faisait de ces hommes les vassaux de Charles, tenus de le suivre toujours au combat, de s’équiper à leurs propres frais. Cette relation de vassalité, qui repose sur un lien personnel, consistait pour un homme libre à se mettre au service d’un plus puissant, pour obtenir de lui protection et entretien matériel – bien qu’elle ne portât pas toujours le nom de « vassalité » et ne couvrît pas toujours les mêmes réalités. L’entretien dû par le « suzerain » au « vassal » prit la forme de terres confiés par des puissants à leurs vassaux : ces derniers en reçoivent l’usufruit en échange d’un « service » de plus en plus limité au service de guerre. Depuis le VIIème siècle existait en France des armées « privées » construites sur ce modèle.




Cérémonie de l’hommage, miniature du XIIIème siècle,

Archives départementales, Perpignan


Charles Martel put étendre considérablement ce système, puisque le maire du palais disposait à son gré de toutes les terres fiscales » du regnum Francorum. La fidélité historique du roi mérovingien et de ses leudes se fragilise et se dilue au profit de familles puissantes, pour la plupart austrasiennes, qui prendront leur distance avec la « loyauté » due au roi pour se constituer des clientèles plus intimement liées à leur destin qu’à celui de la dynastie royale. Ces familles, qui sont la future aristocratie carolingienne, ont été rapides à se constituer les vassaux de Charles. Notons à cette occasion que le vassus, autrefois l’homme libre et sans prestige en passe de tomber dans la servitude, devint un terme mélioratif, puisque des chefs de guerre respectables se firent les vassaux du maire du palais pour accroître leur puissance par l’accroissement territorial – en recevant des terres du maire du palais.


Cette armée considérable, au service de Charles Martel, fut rendue possible par la mise à disposition des terres d’Église, que le maire du palais pouvait distribuer à discrétion. Les évêques du monde franc, Hincmar de Reims par exemple, ne manqueront pas de le dénoncer comme un « spoliateur des biens d’Église expiant ses péchés en enfer ». Charles continuait la politique de ses prédécesseurs : les terres d’Église conservaient un caractère « public » puisqu’elles avaient été concédées aux religieux par le roi mérovingien, par l’empereur chrétien ; Charles les reprenait, en tant que terres fiscales, et justifiait ce geste, cette spoliation, par les guerres qu’il devait mener, au service des intérêts de la chrétienté. Tout au long du VIIIème siècle, les clercs s’acharnèrent à récupérer ces territoires.


Charles approchait la politique très personnellement, bien plus que Pépin II dont on sait qu’il associa nombre des membres de sa famille à l’exercice effectif du pouvoir. Ni Chrotrude, épouse de Charles, ni Pépin ni Carloman n’exercèrent aucune responsabilité politique du vivant de leur père. On peut en dire de même des fils de Rothaide, sa deuxième épouse. Contrairement à Pépin II encore, Charles, fort de ses armées, imposa sa suprématie aux royaumes francs de Neustrie et d’Austrasie comme aux périphéries de ce monde franc : une authentique expansion politique caractérisa son « règne » comme maire du palais et la guerre apparaît comme au fondement de ce qui deviendrait, bientôt, l’empire franc. La guerre nourrissait l’accroissement des richesses à disposition de Charles, par la pratique du butin, du tribut et des confiscations. Un tel trésor alimentait un réseau de fidèles toujours plus dense.


Le retour de l’expansionnisme franc


Expansion à l’est


Un péril apparaît en 714 pour le monde franc : l’émancipation des territoires périphériques. Frisons, Saxons, Alamans et Aquitains profitaient de la crise successorale pour mener des raids, des opérations de pillage contre la Neustrie et l’Austrasie. Les plus farouches opposants à l’hégémonie des Pippinides donnaient de la voix dans ces territoires et l’Aquitaine ou la Bavière accueillaient volontiers les rebelles à l’autorité des maires du palais. Ces territoires, menés par des familles appelées à un beau destin, conservaient leur fidélité au roi mérovingien mais n’hésitait guère à défier les maires du palais. Toutefois, ces « rebelles » n’étaient pas « indépendantistes », puisque ces grandes familles étaient souvent de parenté franque. Leurs revendications s’élevaient plutôt contre la puissance des maires du palais, et les chefs de ces différentes régions prétendaient agir, dans leur sphère géographique d’influence, avec plus d’autonomie, comme délégués du roi mérovingien. Obéir aux volontés des maires du palais de Neustrie ou d’Austrasie leur était insupportable, car ces personnages étaient leurs égaux, par leurs supérieurs. Charles Martel s’employa, par la force, à leur montrer leur erreur.


Dès 718 commencent une suite d’expéditions militaires contre les Saxons qui furent repoussés jusqu’aux rives de la Weser. Charles créa la Franconie en incitant les Austrasiens à peupler la vallée du Main. Les duchés de Thuringe et d’Alsace furent évincés au profit de marches confiées à des proches et fidèles. L’Alémanie fut plus difficile à contraindre : trois campagnes furent nécessaires entre 725 et 730. Le premier adversaire de Charles en « Germanie » n’était autre que Théodon, duc de Bavière, et bientôt la famille entière. Théodon mourut en 717 et ses fils se partagèrent le duché. Grimoald et Hucbert entrèrent rapidement en conflit alors Charles en profita pour s’inviter dans les affaires bavaroises. Il fut l’artisan de la défaite de Grimoald, entre 725 et 728, jusqu’à la mort au combat de celui-ci. Charles fut sévère : il s’empara de Pilitrud, l’épouse de Grimoald, et d’une femme de sa famille, Swanahilt, qu’il épousa légitimement après la mort de Chrotrude. Quand Hucbert mourut en 736, c’est à Charles qu’il revint de désigner un successeur : il choisit Odilon, parent proche de Swanahilt. Cette politique de contrôle à l’est et en Germanie s’accompagne du soutien de Charles aux missions d’évangélisation menées sur ces territoires par les Anglo-Saxons : il renouvèle son soutien à Willibrord, dont les liens avec les Pippinides sont anciens. En 722, Boniface obtient la protection de Charles pour agir en Hesse et en Thuringe où il va fonder plusieurs évêchés nouveaux, avant d’aller mettre de l’ordre dans l’Église de Bavière. Le maire du palais avait compris que l’intégration politique de la Germanie au monde franc ne se ferait pas sans intégration religieuse ; d’ailleurs, nombre d’ecclésiastiques rencontraient parfois des difficultés dans les territoires tenus par les ennemis des Pippinides, d’où ils étaient chassés, comme Pirmin, en 732, par le frère du duc d’Alémanie. Au-delà du Rhin, ces territoires étaient difficiles à tenir, mais ils orbitaient dans la zone d’influence des Austrasiens : les Pippinides y entretenaient des relations étroites et nombreuses, bien plus que dans les zones méridionales du regnum Francorum.


Les princes d’Aquitaines et la bataille de Poitiers


L’Aquitaine, la Provence, le « Midi » était un tout autre monde. Le duc Eudes avait obtenu de Charles le titre de « princeps d’Aquitaine », si bien qu’il gouvernait avec légitimité son cher duché. La tâche n’était pas aisée, surtout que se multipliaient au sud les raids et incursions des Sarrasins en provenance de l’Espagne – depuis 711, la péninsule était globalement aux mains des Musulmans. Les « Arabes » avaient pris Narbonne en 719, Carcassonne et Nîmes en 725, bastions parfaits pour mener des razzias et des raids sur les riches terres de l’Aquitaine et sur les bords du Rhône.


En 721, le wali, gouverneur de l’émirat de Cordoue, assiégeait Toulouse, ancienne et importante capitale des rois wisigoths. Eudes réussit seul un bel exploit, puisqu’il délivra la ville à l’occasion d’une bataille qui vit périr le wali. Cette victoire eut un retentissement dans toute la chrétienté : le Liber Pontificalis crédite le duc Eudes de la mort de plus de 300 000 Sarrasins. Il apparaissait alors comme le « défenseur » du monde chrétien. Cette victoire n’eut pas les effets escomptés et les Sarrasins ne refluèrent pas au-delà des Pyrénées. Vers 729, Eudes fit alliance avec un chef berbère installé en Cerdagne, contre le wali, et d’après certaines sources l’alliance fut scellée par un mariage entre ce chef et la fille du duc Eudes. Cette tentative fut malavisée puisque Charles Martel prétexta cette alliance funeste pour mener contre l’Aquitaine deux expéditions militaires dont il tira bien des bénéfices. Par ailleurs, en 732, un nouveau wali, Abd-al-Rahmân, mobilisa ses troupes pour châtier le chef rebelle et ses alliés : Eudes fut contraint de quérir l’aide de Charles, ce qui ajoutait à l’humiliation.


Les armées sarrasines avancèrent dès le mois de mars et, par Pampelune, attaquèrent où elles n’étaient pas attendues. Oloron, Lescar et Bordeaux furent pillées, incendiées, ravagées. Auch et Dax ont été moins gravement touchées. Les troupes du duc Eudes ont été battues près d’Agen et mises en déroute. Le wali, mal conseillé, prit la direction du nord de l’Aquitaine. L’objectif était, peut-être, le réputé sanctuaire de Saint-Martin de Tours, dont les richesses étaient « fabuleuses », selon des chroniques musulmanes de l’époque. Près de Poitiers, mais loin de la basilique Saint-Hilaire qu’ils ont incendié, les Sarrasins rencontrent les troupes de Charles Martel, à Moussais, le 25 octobre 732. Un clerc d’Espagne fait un récit de la bataille et donne la première occurrence du mot « Européen », comme si « l’Europe » s’éveillait, se constituait en réaction au péril musulman, au danger arabe. Les sources franques ont négligé cette vision pour insister sur la supériorité militaire et stratégique de Charles, non seulement sur les Sarrasins, mais aussi sur les Aquitains.




Bataille de Poitiers (1837), Charles de Steuben,

Musée du Château de Versailles, France


Charles n’accourut guère au secours du duc Eudes, qui se posait comme un rival. Pendant six mois, il laissa les troupes du waliravager l’ouest de l’Aquitaine, avant d’interrompre leur progression vers le nord. Charles ne les poursuivit pas davantage, considérant qu’il appartenait au duc et « princeps » Eudes de défendre et protéger son territoire. Le maire du palais entendait protéger la basilique Saint-Martin de Tours, sur la rive gauche de la Loire, en tant que haut lieu de recueillement et de dévotion pour les Francs : saint Martin est le patron de la dynastie mérovingienne et du regnum Francorum. Son intervention à Poitiers n’avait aucunement pour but la protection du duc d’Aquitaine ; cette principauté ne fut d’ailleurs pas mise à genou par ces événements, puisqu’il fallut, après la mort du duc Eudes, une autre expédition militaire menée par Charles, en 735, pour contraindre Hunald, fils du duc et prince, à prêter serment de fidélité au maire du palais.


Mise au pas du pourtour méditerranéen


Une fois les Sarrasins battus et l’Aquitaine rendue à l’obéissance, Charles mena autour d’Orléans, Sens, Auxerre, Autun, Macôn et Lyon des menées militaires pour assurer le contrôle sur quelques principautés épiscopales rétives à l’autorité des Pippinides. Ces actions servaient un triple but : accroître le prestige du maire du palais ; contrôler des voies d’accès vers l’Aquitaine ; ouvrir les voies d’accès vers la Provence. En confisquant les biens des évêques rebelles, qui furent exilés en Austrasie, Charles se ménageait de plus larges moyens d’action. A la tête des abbayes et des évêchés, il plaça des fidèles et des membres de sa famille, par accroître la zone d’influence directe de celle-ci : ces clercs formeraient la première structure ecclésiastique qui appuierait le nouveau pouvoir carolingien, plus tard ; aujourd’hui, les historiens considèrent que ce processus, étendu par Charles à l’ensemble du regnum Francorum, assura la prise du pouvoir définitive des Carolingiens et la « renaissance » culturelle du IXèmesiècle.


Le chemin vers le Midi était donc ouvert. Charles et les Francs y retrouveraient très rapidement les Sarrasins : la bataille de Poitiers n’avait pas repoussé les Musulmans hors de Gaule, elle les avait détournés de l’Aquitaine vers le Languedoc. Dès 734, Mauronte ou Maurontius, patrice et chef de l’aristocratie de Provence, s’inquiète de la proximité de Charles et de ses armées. Il s’allie avec les Sarrasins de Narbonne et leur confie la forteresse d’Avignon pour contrer l’expansionnisme des Francs. Depuis longtemps la famille de Mauronte et ses clients constituaient l’opposition régionale aux Pippinides. Ce geste à l’endroit des Musulmans fut mal accueilli par l’aristocratie provençale et par l’ensemble de la chrétienté. Le parent de Charles, Childebrand, chasse les Sarrasins d’Avignon en 737. La route du Languedoc s’ouvre pour les Francs. Ils assiègent Narbonne sans attendre mais Charles ne parvient pas à prendre la ville. Il affronte cependant l’armée du wali, envoyée pour secourir Narbonne : c’est une victoire et un triomphe. Les Francs ravagent ensuite Béziers, Nîmes, Agde et Maguelonne qu’ils vont détruire jusqu’à la dernière pierre. Les Sarrasins tiennent encore Narbonne et une petite bande littorale. Charles s’appuiera sur ces victoires pour mater définitivement la Provence après une dernière expédition en 739 : tous les rebelles furent déchus de leurs titres et propriétés ; celles-ci, confisquées, furent distribuées à des fidèles ; l’ensemble de la région fut découpé en de multiples comtés partagés entre les Austrasiens et les Provençaux clients de la famille de Charles.


Le Liber Pontificalis qui chantait les louanges du duc Eudes en 721, chantait désormais celle de Charles comme « champion de la chrétienté » ! En 739 et 740, le pape Grégoire III fit appel au maire du palais pour l’aider contre le roi des Lombards, Liutprand. Le pape décerna à Charles le titre de « subregulus », vice-roi, alors même que le regnum Francorum vivait dans l’absence d’un roi mérovingien depuis 737, puisque le maire du palais n’avait désigné aucun successeur après la mort de Thierry IV. C’est dire si le prestige de Charles était immense.


Mort du « princeps » et « subregulus » des Francs


Avec ses louanges, le pape fit envoyer à Charles des cadeaux prestigieux : des morceaux de la chaîne du tombeau de saint Pierre et « les sacrées clefs de sa sépulture », ce qui impressionna grandement les Francs ; outre la portée symbolique d’un tel geste, c’était assurément un gage des liens étroits que la cour pontificale souhaitait établir avec la cour franque. Charles, toutefois, n’alla pas plus loin que ce que la dignité exigeait de réponse, sans intervenir, puisqu’il n’avait aucune raison de s’opposer frontalement à Liutbrand : le roi des Lombards avait adopté son fils Pépin en 737 et ce geste faisait du fils de Charles un « fils de roi ».


Charles lui-même aurait-il pu saisir la couronne ? Il ne s’y risqua jamais. Il prit pour résidence les palais mérovingiens de la vallée de l’Oise. Il dédaigna Metz, « ville sainte » des Pippinides, et préféra se faire inhumer à Saint-Denis, abbaye et nécropole royale au cœur de la Neustrie, depuis Dagobert Ier. Au printemps 741, à la veille de sa mort, suivant le conseil de ses plus fidèles vassaux, Charles assura lui-même le partage du regnum Francorum entre ses fils, comme s’il avait été un roi. Les deux enfants de Chrotrude furent les grands gagnants, puisque Carloman reçut l’Austrasie, l’Alémanie, la Thuringe, sans la Bavière, et Pépin reçut la Neustrie, la Provence, la Bourgogne. L’Aquitaine était la grande absente du partage. Ce partage s’inscrivait dans la tradition mérovingienne, à ceci près qu’il ne prévoyait rien pour Grifon, fils de Charles et Swanahilt. Observons que dans les dernières années de la vie de Charles, malade depuis 738, autour de Swanahilt s’était constitué un « parti bavarois », mené par le duc Odilon, présent à la cour du maire du palais. Odilon avait été chassé de Bavière par l’aristocratie régionale et avait séduit la fille de Charles, Hiltrude, ce qui causa un scandale retentissant dans l’entourage du maire du palais. Cette union vit naître en 741 Tassilon, futur duc de Bavière et grand adversaire de Charlemagne.


Charles s’éteignit le 22 octobre 741. Les Pippinides étaient incontestablement la famille la plus puissante du regnum Francorum. La succession du maire du palais poserait un problème. Quid du roi mérovingien ? Il n’y en avait plus depuis 737.




Charles Martel partage le royaume ses fils (XIVème siècle),

Miniature des Grandes chroniques de France, BNF




Bibliographie indicative


Bürher-Thierry G. et Mériaux Ch., La France avant la France, Paris, Belin, 2011.

Guemriche S., Abd er-Rahman contre Charles Martel, Paris, Perrin, 2010.

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Heuclin J., Les Mérovingiens, Paris, Ellipses, 2014.

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Settipani C., Les ancêtres de Charlemagne, Paris, Société atlantique, 1989.

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