In Wealth We Trust

Un sentiment partagé par de nombreuses personnes à travers le monde est que l’argent a le pouvoir de transformer une élection en vente aux enchères, et de tous, les Etats-Unis semblent se prêter mieux que les autres à cette vieille croyance populaire. Comment faire entendre ses idées sans un sou dans cette vaste nation peuplée comme cinq fois la France ? Comment faire éclater le mérite dans ce milieu où le portefeuille semble toujours décisif ? Comme le financement des campagnes est là un sujet brûlant et que du scrutin de la première puissance va dépendre l’avenir de l’ensemble de la planète, plongeons-nous ensemble dans cette face cachée de l’élection la plus importante chez notre voisin d’outre-mer, pour mieux comprendre les mécanismes et les dynamiques parfois secrètes à l’œuvre. Cette nouvelle campagne présidentielle restera dans les mémoires comme la plus grande débauche de ressources financières dans l’histoire contemporaine de la politique. Dans un scrutin où deux milliardaires, Michael Bloomberg et Tom Steyer, se retrouvent en lice pour défier le président sortant, lui-même milliardaire, les campagnes, les levées de fonds et les groupes d’action politique vont battre des records de dépenses, avec le soutien de spécialistes astucieux qui savent comment tirer les ficelles des décisions de justice et des nouvelles technologies.


Le droit impose des limites claires au montant que les particuliers peuvent donner durant une campagne, que ce soit directement au candidat, à son parti politique ou à un comité d'action politique qui soutient ou s'oppose aux candidats au titre des intérêts commerciaux, syndicaux ou politiques que ceux-ci défendent. Un comité d'action politique est une organisation particulière bénéficiant d'une exemption d'impôt et destinée à influencer l'élection ou la nomination de certaines personnes dans l'administration publique. C'est une structure contrôlée par la commission électorale responsable de l'élection concernée, à l'inverse du comité électoral, une autre organisation privée de même nature et disposant de la même exemption d'impôt, dont le rôle consiste non à aider ou nuire à un candidat mais à défendre ou attaquer des idées ou des mesures électorales. Ce dernier n'a pas les mêmes limites de financement, et son rôle est éthiquement discutable. Un candidat ne peut pas collecter plus de 2.800 USD par élection et par donateur mais ces règles ne s'appliquent pas aux personnes qui financent leur propre campagne. Deux milliardaires, le gestionnaire de fonds Tom Steyer et l'ancien maire de New-York Michael Bloomberg, dépensent des sommes considérables pour remporter les primaires du parti démocrate.


Cette disposition n’a pas toujours existé. Avant 1976, un candidat à la présidence des Etats-Unis n’était pas autorisé à donner plus de 50.000 USD de son patrimoine privé à sa propre campagne. Dans une affaire opposant le sénateur démocrate James Buckley au secrétaire d’Etat en charge de la commission électorale, la cour suprême des Etats-Unis a jugé anticonstitutionnelle la limite imposée par la loi de 1971 concernant la contribution d’un candidat à sa propre campagne, et estimé que des sommes illimitées de leurs propres avoirs pouvaient être dépensées, se fondant sur le principe qu’un candidat peut être corrompu par l'argent d’autrui mais pas par le sien. A la suite de cette décision, plusieurs personnes malchanceuses comme Ross Perot et Steve Forbes tentèrent, en vain, de vider leurs propres poches pour financer leur campagne présidentielle. Le président élu des Etats-Unis Donald Trump a lui-même investi 66.000.000 USD de son propre argent dans sa campagne en 2016. Les chances que cette disposition soit invalidée sont faibles. Un système de financement des campagnes électorales par l’administration publique a été créé après le scandale du Watergate mais il exige en contrepartie des limites de dépenses, et aucun candidat ne l’a sollicité à l’exception de John McCain en 2008, qui a ainsi levé 84.000.000 USD. Son adversaire Barack Obama a refusé les levées publiques et a réuni ainsi 436.000.000 USD, lui conférant un important avantage financier.


Le système permet toutefois aux riches particuliers de financer indirectement leur candidat grâce à une autre décision de la cour suprême le 21 janvier 2010, où le groupe de pression conservateur Citizen United a obtenu le droit de diffuser une publicité contre Hillary Clinton, alors une violation d’un texte électoral voté en 2002 et interdisant toute communication politique à trente jours d’une primaire ou soixante jours d’une élection. La plus haute autorité des Etats-Unis, estimant que la loi constitue une violation du premier amendement sur la liberté d’expression, autorise maintenant toute organisation externe à dépenser des sommes illimitées pour influencer une élection, à condition que celle-ci ne coordonne pas son action avec l’un des candidats. Cette décision a mené à la création du comité d'action politique spécial ou super PAC, qui peut collecter des fonds sans limites auprès de compagnies américaines, de structures syndicales ou associatives ou encore de particuliers, et ce pour soutenir un ou plusieurs candidats. Ces structures où les contributeurs sont de riches particuliers ou de grandes entreprises gardent la mauvaise réputation de corrompre les candidats, et les démocrates cherchent généralement à s’en éloigner. L'ancien vice-président Joe Biden a le soutien d'un comité spécial nommé Unite the Country, ce qui a fait réagir ses adversaires. L’un des rédacteurs des discours de Bernie Sanders a déclaré que Joe Biden s’était officiellement lancé dans la course pour acheter les primaires démocrates.


Des structures non moins opaques existent et permettent tout de même de canaliser la contribution de grandes entreprises, d’associations ou de syndicats. L’association à but non lucratif Our Revolution, fondée par des partisans de Bernie Sanders, a payé la promotion sur les réseaux sociaux pour soutenir sa campagne. Elle est officiellement une association caritative plutôt qu'un comité d’action politique mais sa fonction similaire et les dépenses de ces groupes sont moins transparentes car aucune obligation de publication des noms des donateurs n’existe. Les petits donateurs jouent tout de même un rôle et ne sont pas en marge de l’élection. Bernie Sanders et Elizabeth Warren disposent tous les deux d’un énorme soutien de la part des particuliers donnant 200 USD ou moins. La technologie a aussi donné un essor inédit à la contribution de ces donateurs modestes, comme au travers de ActBlue, une société qui propose de faire un don via une application et qui a levé 1.600.000.000 USD pour des candidats, causes et associations démocrates en 2018. Le parti républicain a également lancé son opposant, WinRed. La richesse ne s'est toutefois pas avérée être le seul facteur dans une élection. Les milliardaires Ross Perot et Steve Forbes échouèrent tous les deux à deux reprises, respectivement aux présidentielles et aux primaires républicaines, tandis que Hillary Clinton perdit en dépit de son inédit trésor de guerre de plus de 585.000.000 USD. Le milliardaire Michael Bloomberg affichait le 28 février 2020 une moyenne de 15,5 % dans les sondages nationaux, loin derrière 29,5 % pour Bernie Sanders et 18,4 % pour Joe Biden. L’autre fortune de la course, Tom Steyer, ne toucherait que 2,5 % des votes.


Michael Bloomberg a dépensé 505.800.000 USD en publicité au cours de ses trois premiers mois de candidature, loin devant les dépenses de ses rivaux démocrates, dont 220.400.000 USD pour le mois de janvier. C’est en moyenne 5.500.000 USD par jour et de loin la campagne présidentielle la plus coûteuse de l’histoire. Il a dépensé 63.000.000 USD en Californie et 52.300.000 USD au Texas, soit dix fois plus et dix-sept fois plus que Bernie Sanders. Tom Steyer, le financier et ancien banquier de Goldman Sachs, a lui dépensé 271.000.000 USD avant de se retirer le 29 février. Bernie Sanders, dont 55 % du financement provient de petits donateurs, a recueilli 134.000.000 USD. Elizabeth Warren, qui tire 53 % de ses ressources des donateurs modestes, a réuni 92.000.000 USD. Avant de retirer sa candidature le 1 mars, Pete Buttigieg, le jeune maire vainqueur en Iowa, a collecté 82.000.000 USD et l’ancien vice-président des Etats-Unis Joe Biden, 70.000.000 USD, dont seulement 36 % de petits donateurs. S’y ajoutent encore la contribution du comité national démocrate, soit 94.000.000 USD. Du côté républicain, le président a investi 57.000.000 USD et a reçu le soutien financier de ses collègues, pour un montant de 248.000.000 USD, où se rajoute le trésor du comité national républicain, 217.000.000 USD. Bien que peu mobilisé financièrement, Donald Trump profite de l’unité de son camp.


Bien qu’il soit trop tôt pour faire une estimation du coût total de l’élection présidentielle des Etats-Unis, il semble évident que la somme de 2.400.000.000 USD dépensée en 2012 sera allègrement dépassée. Les équipes de campagnes enregistraient déjà le 3 février des collectes pour près de 1.600.000.000 USD. Ce système n’est pas sans critique. Déni de démocratie, gouvernement des riches, corruption des élites par les banques, les entreprises et les multinationales ; de nombreux hommes politiques, dont certains démocrates en lice pour la présidence, s’engagent à radicalement refondre la loi sur le financement des campagnes, en cherchant un moyen de revenir sur la décision de la cour suprême et en dynamisant le mécanisme de financement gouvernemental. Pour le meilleur ou pour le pire, les principaux moteurs de la campagne en faveur de telles réformes électorales n’existent plus. John McCain, ardent partisan de cette lutte, est mort en 2018, et le sénateur démocrate Russ Feingold, autre figure de proue de la cause a quitté les collines du Capitole en 2011. Même les réformes modestes, comme l'obligation pour Facebook ou Google de rendre compte des dépenses politiques sur leurs sites, sont restées lettre morte. L’an dernier, le parlement contrôlé par la majorité démocrate a adopté un vaste ensemble de mesures pour réglementer les structures d’action politique mais le sénat, républicain, les a enterrées. Toute législation se heurterait à l'examen de la cour suprême, qui ne semble guère disposée à revenir sur son jugement. Reste la foi, car comme le disait John D. Rockfeller : « the power to make money is a gift from God ».

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