• T. de Saint-Castin

L'islam en France

L’islam est une question socialement vive dans notre pays. Nous avons entre nous nos habitudes, mais que savons-nous du problème ? Il était nécessaire d’en discuter, de dresser des constats et peut-être tirer un bilan de notre situation. Il était également important de bien saisir l’imposture promise par nos adversaires politiques.


1. Tour de table


Les Français ne sont pas idiots. Ils voient et disent ce qu’ils voient. Il y eut les attentats de Trèbes, de Magnanville, de Nice, de Saint-Etienne-du-Rouvray, Charlie Hebdo, l’attentat de l’Hyper-cacher de Vincennes, du Bataclan, du Stade de France, de Toulouse. On nous parle souvent des agressions qui sont autant d’attentats « mineurs », qui impliquent des musulmans radicalisés – on préférera le synonyme « déséquilibrés », ces funambules de la raison qui tuent au nom d’Allah. Cela n’a bien sûr rien à voir avec « l’islam », ou alors c’est « l’islam politique », ou alors c’est « l’islam minoritaire » ... Toutes les pirouettes sont possibles, après tout, un autre islam est possible ! C’est comme s’il y avait un problème dont la solution s’imposait, donc il n’y a en définitive aucun problème. Et quelques journalistes ont pu écrire, dans leur journal : « Rien » !


Répétons-le, c’est comme s’il n’y avait aucun problème. Ce sont des angoisses identitaires stériles et infondées. Les ouvrages sont pourtant nombreux, ces dernières années, à pointer du doigt les difficultés de notre pays avec « l’islam ». Pourtant, les sondages indiquent que les Français considèrent qu’il y a un problème – c’est qu’il existe donc des individus pour commissionner ces sondages et se préoccuper ou du problème, ou de l’opinion qu’on s’en fait. Pourtant, les services de renseignement ont été nourris de moyens supplémentaires pour travailler – rappelons que c’est sous le gouvernement de François Fillon que ces services avaient été largement « désarmés », victimes de réaffectation budgétaires kafkaïennes. On entend parfois la funeste mélodie d’universitaires besogneux, de chercheurs peu soucieux d’idéologie, qui décrivent, pour qui veut bien écouter, les procédés d’implantation et d’enracinement de l’islamisme radical, celui qui projette des attentats et passe à l’acte, au nom du « jihad ». Voilà bien longtemps que les faits sont connus, mais à chaque fois qu’un livre vient rappeler la situation, et présenter son évolution, les médias semblent découvrir la lune. En 2002, le problème était déjà « révélé » aux Français, dans l’ouvrage Territoires perdus de la République.


Depuis, les publications ont été nombreuses et pourtant, on a vu quelques regards éperdus de surprise à la lecture de l’ouvrage collectif dirigé par Bernard Rougier, Les territoires conquis de l’islamisme. Ce que la République a perdu, l’islamisme l’a-t-il conquis ? Gardons-nous des raccourcis, mais ne manquons jamais de rappeler que les œillères idéologiques du multiculturalisme ont fait de ces journalistes des imbéciles, des naïfs ou des complices. Réjouissons-nous de savoir que les Français ne sont pas dupes, à en croire les enquêtes d’opinion. Ils ont vu les acteurs de l’islam politique prendre d’assaut le tissu associatif culturel, social, sportif et culturel. Ils les ont vus se constituer en groupe d’influence pour agir dans notre démocratie, fer de lance des intérêts d’une minorité sûre d’elle et consciente de ses atouts dans le jeu de la démocratie représentative où le clientélisme fait la part belle aux compromissions locales et nationales. Entrisme, réseaux d’influence locale, captation des subventions publiques, tout a été bon pour servir les intérêts de ces communautés peu soucieuses d’assimilation ou de participation au destin national. Le militantisme syndical et politique paraît désuet : l’implantation locale est autrement plus efficace.


Ils sont partout où la République a besoin d’eux quand elle appelle des « interlocuteurs musulmans » pour participer au théâtre d’ombre du vivre-ensemble. Ils refusent les amalgames, ils se désolidarisent des radicalisés qu’un déséquilibre moral conduit à la violence. Partout où l’on crie « Allah akbar », tenez-le-vous pour dit : ce n’est pas cela, l’islam ! Ils se tiennent loin du djihadisme criard, de la « barbarie orientale » qu’ils dénoncent avec force ; c’est pourtant de leurs rangs qu’émergent les « radicalisés français ». Oublions un instant les suspicions de Taqiya et voyons ces musulmans bon chic bon genre, qu’ils s’habillent comme des notables ou comme des salafistes, pour ce qu’ils sont : les premiers apologètes de revendications aux antipodes de notre tradition comme de notre modernité. Nos modernes républicains ignorent le tort qu’ils causent à leurs ambitions prométhéennes, quand ils croient bon d’associer à leurs victoires ces musulmans qu’ils voudraient éclairer. C’est qu’ils ont oublié la fable du villageois et du serpent.


2. Identités du problème de l’islamisme en France


La littérature des Frères musulmans est très claire sur le sujet : abattre la France laïque et républicaine est la clef de la propagation de la Oumma à l’ensemble de l’Occident ; pour fantasque que paraisse le projet, n’oublions pas que c’est un intellectuel très en vogue, avant quelque accident privé, qui en fut le navire amiral en France : Tariq Ramadan. Voguant sur les flots de l’immigration de masse, l’islam politique, d’abord minoritaire, s’est peu à peu installé en France, jusqu’à devenir une force vive, avec la complicité des élus locaux et nationaux. Nombreuses sont les affaires qui ont éclaboussé le « socialisme municipal », mais rassurons-nous, les élus de la « droite » républicaine ne sont pas en reste. Le clientélisme est transpartisan. D’ailleurs, notons que le recul de l’Etat dans de nombreux territoires à la périphérie des villes a laissé un vide que l’islam politique n’a pas manqué d’investir, puisqu’il n’y trouvait plus l’ennemi héréditaire, cette République laïque, exigeante et méritocratique : celle-ci s’est perdue dans la compassion, la bienveillance et la crise identitaire ; d’aucuns parleraient des flagellations républicaines devant le passé colonial.


Quand auparavant, les Français musulmans trouvaient auprès des élus des soutiens contre les salafistes et l’islam politique, ils sont aujourd’hui abandonnés et pire, livrés par ces mêmes élus aux bons vouloirs de ces agents corrupteurs qui, prêche après prêche, attaquent l’indivisibilité de la République qui n’est, il faut le reconnaître, plus qu’un souvenir ou une plaisanterie dans ces territoires perdus et à reconquérir. Ce qu’on appellera ici, par facilité, des dérives, sont le produit de ces compromissions locales et régionales. Depuis près de quinze ans, des collaborations explicites sont à l’œuvre dans certaines municipalités françaises, et dans quel but ? Les pathétiques gains électoraux escomptés par les élus sont-ils à la hauteur des concessions qu’ils accordent aux salafistes ? Hélas, nous n’aurons pas eu le temps, mais il faudra un jour lister tous ces élus qui ont souillé le mandat qu’ils ont reçu du peuple français en crachant allègrement sur les espoirs et les besoins de la Nation – s’il fallait une preuve supplémentaire que la devise républicaine n’est plus qu’une malheureuse abusée par ceux qui devaient s’en faire les garants…


Constatons à la lecture des dernières publications sur le sujet que des communes de banlieue ont été entièrement livrées aux islamistes qui ont serré toutes les mains de l’équipe municipale, en échange de promesses bassement électorales. On ne cessera pourtant de parler, à gauche comme à droite, de la guerre faite au communautarisme, de la lutte à mener contre l’hydre islamiste. Cette poudre pour les yeux ne saurait dissimuler l’âpre et sinistre réalité connue de nos concitoyens. Nos élus reçoivent de nous autres une délégation de notre pouvoir souverain et voyons ce qu’ils en font, en contractant ces alliances diaboliques, contraires par nature aux règles de notre démocratie, à nos mœurs, à nos modes de vie. Faut-il s’étonner encore des faiblesses de la démocratie à inspirer la confiance et le goût citoyen ? Que reste-t-il de la neutralité laïque de la République, quand les élus de celle-ci s’acoquinent avec le salafiste mais ne savent que cracher sur le curé ?


Il faut les comprendre, ces élus dépourvus d’honneur et de dignité : que vaut l’histoire millénaire de notre nation à côté d’une centaine de voix de plus au prochain scrutin municipal… La tactique est connue : le maire abandonne le quartier, le caïd assure la paix sociale, les résidents votent pour la liste municipale conduite par le maire. Nous pourrions multiplier les exemples. Les conséquences matérielles et concrètes ont parfois des allures d’ironie du sort, quand on constate que la « paix sociale » n’est assurée que pour ceux qui acceptent d’entrer dans la « communauté » du caïd, au mépris de la communauté nationale, si bien que toutes les violences, contre les personnes et les biens, sont permises en dehors de cette « communauté islamique locale » ; combien existe-t-il de ces petites enclaves qui sont un affront direct à l’unité de symbolique de la France ? Bien assez pour que la situation préoccupe.


D’où viennent nos meneurs salafistes, où trouvent-ils le socle de leur légitimité ? L’ouvrage publié sous la direction de Bernard Rougier permet d’identifier ces foyers idéologiques et institutionnels situés au Moyen Orient arabe et au Maghreb. En France, ils peuvent diffuser avec succès leurs conceptions de l’islam, et créer une mosaïque éclatée sur le territoire national de communautés insolubles dans la communauté nationale. Les stratégies et les pratiques de ces réseaux sont connues. L’espace local est précisément maillé et occupé, entre les lieux de culte, les espaces de loisir, les lieux d’activité professionnelle : c’est le tissu économique et social tout entier qui sert de paravent à cet islam qui, nous en discuterons par la suite, ne se peut dissoudre dans les valeurs de la République, bien sûr, et surtout ne peut jamais s’associer aux destinées de la France.


Au cœur de cette cartographie particulière à ces territoires perdus, il y a la prison et nous n’aurons que trop peu abordé cette question ; c’est pourtant dans les prisons françaises que se construisent les nouvelles doctrines de l’islamisme. La pusillanimité des élus a permis à ces islamistes de prendre en main la réponse à la demande de construction de mosquées et de reconnaissance de l’islam comme religion habituelle ; les grandes agglomérations françaises accueillent désormais, parfois à leurs portes, des ghettos urbains qui sont autant d’enclaves militantes. Les Français disent avoir vu se multiplier les mosquées, les écoles confessionnelles, les commerces halal, les associations islamiques. Cela remonte à loin, et souvenons-nous des oulémas saoudiens découverts à Argenteuil dans les années 1990. Les Frères musulmans, le Tabligh, les salafistes et les djihadistes sont les quatre fontaines dont l’eau irrigue ces territoires conquis de l’islamisme.


Cette eau nourrit les musulmans d’un goût certain pour la violence contre la société française, d’où la multiplication des violences réelles et des violences symboliques. La rupture avec les valeurs et les mœurs de nos terroirs est complète. Le cas d’Aubervilliers et du maire communiste Jack Ralite, entre 1983 et 2003, est emblématique : à Aubervilliers, seule la moitié des électeurs sont globalement inscrits et l’abstention peut monter à 60 %, il suffit donc d’une centaine de voix pour être élu – voix promises par les propagateurs de l’islam politique, qui ensuite recevront des récompenses, des emplois, du foncier, des facilités administratives… C’est à Aubervilliers qu’est née l’association Alliance citoyenne, connue pour avoir organisé la baignade en burkini dans une piscine municipale de Grenoble. Nous aurons ce soir listé nombre de ces cas dont il faut informer l’opinion, chaque fois qu’il est possible.


3. L’islam éclairé : aux origines de l’imposture


Mais d’où vient que nos adversaires politiques ignorent que l’islam est insoluble dans notre France bien aimée ? Il faut s’imposer un détour par l’histoire des Lumières comme des courants intellectuels islamiques pour mesurer toute l’erreur de ces élus, de droite et de gauche, qui n’hésitent pas à collaborer avec l’islam politique dans l’espoir d’en faire un islam éclairé compatible avec la République Française et ses valeurs fondatrices.


A la fin de la Renaissance, les Européens voyagent dans les pays ottomans des bords de la Méditerranée et ce mouvement s’amplifie avec les missionnaires de la Contre-Réforme – en France, les incitations au commerce international de Colbert et Louis XIV favorisent ces contacts avec les « terres d’Islam ». Les philosophes des Lumières ont puisé dans les témoignages de Thévenot, Chardin, Lucas et Tavernier des références pour se faire une idée de l’Orient islamique. Ils s’appuieront sur des connaissances fragmentaires pour commenter l’Islam et, surtout, critiquer la politique domestique de leur propre pays.


Dans l’édition de 1730 de son Dictionnaire historique et critique, à l’article Mahomet, Pierre Bayle commente l’expansion de l’Islam qui n’est pas selon lui due à la permissivité du Coran, qui est plus sévère que les Evangiles, qui n’est pas plus due à la description du paradis islamique, qui est moins attrayant que celui des chrétiens : elle est due à l’usage de la violence ; toutefois, cet auteur compare ces violences aux violences qui ont permis l’expansion du christianisme et il observe le dérèglement des mœurs chez les chrétiens comme chez les musulmans.


Chez Montesquieu, on ne retrouve pas la même observation distante, tolérante et bienveillante de l’Islam, puisque l’auteur de L’Esprit des lois et des Lettres persanes voit dans les gouvernements orientaux l’exemple parfait du despotisme, gouvernement où « un seul, sans loi, sans règle, entraîne par sa volonté et par ses caprices ». D’autres facteurs influencent cet état de fait, mais le rôle de la religion y est puissant puisqu’elle est une « crainte ajoutée à la crainte ». Ainsi, « pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent, la religion, chez les chrétiens, rend les princes moins timides, et, par conséquent, moins cruels. » Montesquieu ajoute : « c’est un malheur pour la nature humaine, lorsque la religion est donnée par un conquérant. La religion mahométane qui ne parle que de glaive, agit encore sur les hommes avec cet esprit destructeur qui l’a fondée ». Il ne faut pas ignorer les intentions de Montesquieu dont les attaques concernent le despotisme, mal absolu en politique, selon lui.


On a coutume de considérer Voltaire comme le premier des islamophobes, terme anachronique au XVIIIe siècle ; les propos du philosophe, rassemblés et collectés par Djavâd Hadidi, montrent pourtant une attitude plus insaisissable, plus variable. En effet, il a par exemple, dans son Dictionnaire philosophique, à l’article consacré aux Mahométans, pris le parti de l’islam contre les calomnies chrétiennes : « je vous le dis encore, ignorants imbéciles, à qui d’autres ignorants ont fait accroire que la religion mahométane est voluptueuse et sensuelle, il n’en est rien ; on vous a trompés sur ce point comme sur tant d’autres ». Ailleurs, cependant, les critiques à l’endroit de Mahomet comme de l’Islam ne manquerait pas de l’envoyer, aujourd’hui, devant les tribunaux. C’est aussi à Voltaire que nous devons des pages intarissables d’éloges à l’endroit de l’occupation islamique de l’Espagne où la tolérance et la perfection composèrent une civilisation où l’art et la philosophie rayonnaient, nous dit-il… Nous savons aujourd’hui ce qu’il en est. Les opinions du philosophe ont donc varié avec le temps, fluctué au gré de ses pérégrinations personnelles.


Rousseau admire Mahomet d’avoir eu des « vues très saines » pour avoir su, au contraire des chrétiens, lier la religion et le politique. Cependant, dans son Discours sur les Sciences et les Arts, il a des mots très durs pour le « stupide musulman, éternel fléau des Lettres ».


Diderot eut des mots très durs contre l’Islam, dans son Dictionnaire encyclopédique, quand il s’intéresse à la Philosophie des Sarrasins ou Arabes, puisque « L’Alcoran fut le seul livre, on brûla les autres, ou parce qu’ils étaient superflus si ils ne contenaient que ce qui est dans l’Alcoran ou parce qu’ils étaient pernicieux si ils contenaient quelque chose qui n’y fût pas. Ce fut le raisonnement avec lequel l’un des généraux sarrasins fit chauffer pendant six mois les bains publics avec les précieux manuscrits de la Bibliothèque d’Alexandrie… »


Plus tard, le caractère universel des droits de l’homme et de l’ensemble des principes de la Révolution française sera toujours mieux affirmé, notamment dans La loi naturelle ou Catéchisme du Citoyen français, ouvrage publié par Volney en 1793, qu’il prétendait intituler « Catéchisme du bon sens et des honnêtes gens » ; ces principes sont universels et exportables – ils doivent être exportés, selon Volney : « la communication des Lumières d’une portion s’étendra de proche en proche et gagnera le tout. » Ces prémices conduiront à un messianisme que Pierre Rosanvallon décrit ainsi : « cet universalisme dont l’abstraction nourrit l’absence de questionnement… prête sans effort la main à des entreprises dans lesquelles se mêlent le langage généreux de l’émancipation et la brutalité conquérante » ; nous avons là le terreau de la justification idéologique de l’expédition d’Egypte.


En 1798, le Directoire sait impossible tout débarquement en Angleterre et opte pour une stratégie d’attaque périphérique : conquérir l’Egypte et contrôler les voies commerciales est un préalable à une action contre l’Inde. Napoléon admirait Mahomet comme politique et législateur, capable de soulever les foules en flattant les valeurs sociales et nationales ; dans un premier temps, les Français en Orient se montrent conciliants à l’endroit de l’Islam pour mieux mener une « croisade laïque » pour exporter en Egypte les Lumières et la Révolution. Toutefois, à constater les différentes révoltes que les Français eurent à réprimer, entre octobre 1798 et avril 1800, on peut supposer que la population fut hostile à ces menées révolutionnaires.


Dans un premier temps, le bilan de l’expédition apparaît nul en Egypte : aucune institution, aucune pratique administrative ne survit, et on observe la persistance des conceptions anciennes malgré les propositions d’un bouleversement considérable. La tranquillité associée à l’islam et au système social et politique qui en est la conséquence était préférable pour les Egyptiens à l’idéologie du progrès, trop déstabilisatrice et propagée par des Français dont les mœurs heurtaient leur mode de vie. Bonaparte avait noté, dans son Mémoire sur l’administration intérieure de l’Egypte, que les Egyptiens et tous les peuples musulmans ne peuvent être gouvernés que par l’intermédiaire de leurs ulémas et dans le respect de l’islam – un avertissement que la Troisième République ne retiendra pas.


Cette histoire semble méconnue de nos adversaires politiques qui, héritiers des Lumières, appellent de leur vœu un « Islam éclairé ». La mémoire longue doit nous incliner à la prudence à l’endroit de cette religion étrangère, à la méfiance à l’endroit de ces tenants d’une laïcité inclusive et « apaisée », qui n’hésitent guère à tenir en respect le catholicisme autochtone et se coucher devant les conquêtes sociales et institutionnelles d’un islam qui s’installe dans le pays, en marchant dans les pas de l’immigration.


4. Réalités et implications de l’islam politique


L’islam n’est plus simplement « le troisième des grands monothéismes » : désormais, en son nom sont commis des actes dont la nature, les conséquences et la provenance sont irrémédiablement politiques. Plusieurs réseaux de problèmes, de malaises et de crises sont associés à l’islam en Europe et en France, où la question politique est sensible. C’est que le politique s’articule avec le théologique dans le discours islamique : cette articulation heurte nos modes de vie et nos mœurs civiques. Gardons-nous d’user de l’islam comme d’un totem imaginaire, fantasmagorique, malléable et protéiforme : c’est faire le jeu de nos adversaires, ceux qui n’hésitent jamais à prendre appui sur l’exceptionnelle plasticité de la notion « islam ». On nous montre ici les musulmans modérés qui réservent l’expression de leur culte à la sphère privée, parfaits citoyens de la république française ; on nous montre ici l’adolescente française, dite rapidement « de souche », qui prend connaissance de l’islam devant son ordinateur pour, en peu de temps, s’y convertir avant d’aller à l’aventure sur le front du jihad planétaire.


Nous pourrions multiplier les exemples d’emploi de l’idée « islam » pour couvrir une charge sémantique différente, mais tous ces exemples ont un point commun : la question religieuse éclipse trop souvent la question politique ; et souvent, au motif que la question religieuse serait trop complexe pour être accessible aux esprits ignorants, la question politique est défaussée. Nous pouvons adopter la posture de la « gauche républicaine » et nous adresser à un interlocuteur invisible, indéterminé, le musulman, pour l’inviter à adopter nos valeurs, nos mœurs, nos logiques civiques, nos concepts sociaux : c’est l’idée du dialogue entre l’islam et les Lumières, entre les principes de la Révolution et l’islam éclairé – notons qu’ici, la sémantique autant que la grammaire sont habiles à nous révéler les prémices du raisonnement tenu par les tenants de ce dialogue : l’islam doit être éclairé, il doit donc recevoir la lumière, être éduqué à la citoyenneté républicaine, aux valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, etc. Ce discours fait fi de réalités liées à l’histoire, à la géopolitique, aux développements économiques, aux logiques culturelles et souvent, les vrais problèmes résident dans ces espaces de réflexion, quand la vision d’ensemble ne conduit qu’à la démission. Revenons pourtant à la politique et questionnons la politique de l’islam, la politique propre à l’islam.


L’islam rigoriste, l’islam puritain, l’islam arriéré serait susceptible de céder aux sirènes de la Modernité. Nous l’entendons partout chez les tenants d’une laïcité inclusive : il faut que l’islam se modernise, qu’il s’imprègne de la culture occidentale, qu’il se sécularise. L’islam serait cette religion enfant qui doit entrer dans l’âge adulte, l’âge des responsabilités. Cette vision bienveillante et paternaliste se nourrit de la méconnaissance autour de son objet. Il n’est pas vain de rappeler que cette injonction n’est pas neuve dans l’histoire : elle fut un mot d’ordre obsessionnel pour les intellectuels arabes, turcs, iraniens et même indiens, depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle et surtout durant la deuxième moitié du XIXe siècle. L’Europe est à l’époque au sommet de sa puissance et présente partout dans le monde musulman – ce monde connaît des crises politiques sensibles qui favoriseront la colonisation.


La fin de l’Empire ottoman fut la dernière étape d’un processus que ces intellectuels ont intégré comme le témoignage d’un « retard historique » dû aux rapports de forces extérieurs comme aux caractères internes à leur monde civilisationnel. C’est qu’avec la fin de l’Empire ottoman prend fin un mode de gouvernement hérité du VIIe siècle, que d’aucuns ont appelé « l’empire crypto-califal » ; au contact des idées de la modernité, les lettrés et intellectuels de l’Orient ont analysé l’échec historique de l’islam, pour proposer d’imiter l’occident. Certains évoqueront la nécessité d’une renaissance, d’un réveil du monde musulman – la Nahda. Ces intellectuels proposent deux axes de réflexion : épurer la culture islamique de tous les éléments qui sont source de faiblesse chronique ; conserver l’identité islamique et la culture musulmane de l’influence des colonisateurs et de leur culture. Il faut renoncer aux handicaps de la tradition musulmane et refuser la victoire culturelle des Occidentaux. Seront empruntées les idées modernes de nation, peuple, gouvernement, citoyenneté, constitution, révolution, mais celles-ci doivent nourrir un mouvement de retour à l’islam et de retour de l’islam. Par exemple, la « nation » comme concept politique épousera les contours de la communauté musulmane.


La sécularisation n’est pas ignorée des intellectuels orientaux, mais parce qu’ils se méfient des liens intellectuels entre les fruits de la modernité est la culture occidentale, ils proposeront d’intégrer l’islam à toutes propositions de sécularisation politique. Parmi ces intellectuels, évoquons Jamâl al-Din Afghâni (1838-1897) ; à Ernest Renan qui accusait, en 1883, l’islam d’être « la chaîne la plus lourde que l’humanité ait jamais portée », il répondait que l’histoire intellectuelle de l’islam préparait l’avènement d’une rationalité qui ferait des vertus islamiques les supplétifs de la modernité pour préparer le salut et jeter les bases d’une société idéale. Muhammad Iqbal (1877-1939) voit dans l’islam une religion pour la modernité, conçue pour l’âge mature de l’homme, avec son éthique universelle propre à sauver l’homme moderne dont « la vie spirituelle a cessé ». De plus, cet islam éclairé du retour à ses vertus fondamentales doit arracher le musulman à sa faillite spirituelle, à la satisfaction de sa propre ignorance et de son aliénation. Selon Iqbal, l’orient islamique doit puiser dans ses racines les ressources d’une modernité autochtone, contre « la maladie et la déraison de l’Occident moderne ».

Même Taha Hussein (1889-1973), intellectuel, écrivain, laïc et progressiste, ne propose pas l’abandon de la culture arabo-islamique. Cet intellectuel puisera dans l’histoire de l’islam des nourritures pour la réflexion, qui aboutiront à cette conclusion : la sécularisation ne suffirait pas pour séparer le politique du théologique. Mais l’islam, comme religion majoritaire, présente des avantages sur toutes les autres religions pour le triomphe d’une modernité empreinte des couleurs de la religion islamique et de la culture arabe.


Nous le voyons, il y eut avant les républicains Français éblouis par les splendeurs de l’Orient des musulmans pour imaginer l’islam moderne et cet islam moderne n’épouse en rien les aspirations de ces doux rêveurs. L’histoire intellectuelle de l’islam est traversée, depuis plus de cent ans, par ces courants modernistes dont l’ambition demeure celle-ci : préserver l’identité culturelle d’une « civilisation » qu’il faut préserver et protéger des séductions d’une autre, l’Occident. Comment alors espérer que nos concitoyens musulmans pourraient trouver dans leur foi et leur culture islamiques des chemins vers notre modernité, vers nos Lumières ? Cette injonction absurde trace une route de déceptions dont les faits divers sont autant de pavés sinistres et malheureux. Cette aporie colle à la peau d’une gauche que nous connaissons bien en France, aveugle à ce constat : les courants modernistes de l’islam n’ont pas pour objectif d’écarter l’islam et le politique, tout au contraire.


Souvenons-nous des intuitions de Youssef Khân Mostashâr al-Dowleh (1813-1895), intellectuel iranien qui vécut quelques années en Europe. Le mot religion peut induire en erreur, mais dans l’islam, la religion n’est pas seulement une spiritualité, elle est une Loi qui s’occupe de la loi civile et des problèmes qui y sont liés ; cette difficulté n’est pas réglée par la séparation entre le privé et le public, floue et instable. En somme, le rapport de l’islam au politique est permanent, parce que le rapport de la shari’a au politique s’aligne au rapport de la Loi à la loi, et réciproquement. La Loi est fondamentale, aussi est-il vain de chercher à répéter avec l’islam les procédés de sécularisation qui touchèrent les territoires chrétiens. Pour le christianisme, les formes du rapport entre la Loi et l’esprit permet le dépassement de la première par le second, mais ce rapport n’est jamais envisageable pour l’islam, sinon comme un déplacement : on passe de la Loi à l’esprit pour retourner à la Loi, point capital que Leo Strauss avait déjà remarqué ; c’est précisément la ligne de partage qui met d’un côté le christianisme et de l’autre côté islam et judaïsme.


« Pour le juif et le musulman la religion n’est pas, comme c’est le cas pour le chrétien, avant tout une foi formulée dans des dogmes, mais une loi, un code d’origine divine. »

Rappelons que la tâche privilégiée de Mahomet fut la législation et cette loi fut la mesure de la justice, dans ce monde comme dans l’autre ; la justice du monde futur conditionne l’action juste dans le nôtre et ce rapport lie la Parole à la politique. Ibn Khaldoun (1332-1406) identifiait déjà ce rapport : les lois des hommes ne concernent que la vie de ce monde, mais le dessein du prophète-législateur est d’assurer le bonheur de l’homme dans le monde d’après, « c’est pourquoi il faut faire agir la masse selon la loi de la shari’a, pour les affaires mondaines et civiles comme pour les affaires de la vie future… » Cette loi religieuse, établie par Dieu, transmise par Mahomet, reçue par l’homme, donne à l’islam une dimension politique immédiate. Rousseau sera visionnaire quand il tiendra l’islam pour une religion civile avant la lettre, il admirera même cette législation divine qui assure l’efficacité de la loi et la subsistance civile d’une société. Ibn Khaldoun, déjà, va plus loin, puisqu’il explique la double instance de l’islam comme charge religieuse, car le prophète s’occupe de répandre les mesures de la shari’a, et comme charge politique puisqu’il revient au prophète de gouverner le monde et de gérer les intérêts du peuple. Au moment originaire de l’islam, souveraineté théologique et souveraineté politique s’identifient. L’histoire du pouvoir califal est le prolongement naturel de ce moment originaire : le calife, comme vicaire du prophète-législateur, doit protéger la foi et gouverner la terre. Il appartient au pouvoir califal de s’occuper de la prière, du jugement, de la guerre, de la police : il est source et fondement de toutes les charges, eu égard à la Loi comme à la loi.


Ces quelques pistes de réflexion, recueillies à l’occasion de notre discussion, suffisent à nous convaincre du hiatus qui détachera toujours l’islam de notre modernité comme de notre tradition. Il est assez curieux d’entendre nos adversaires politiques se gorger d’une connaissance pointue des musulmans. Nous les renverrons à quelques lectures, car c’est bien l’ignorance qui les empêche de concevoir et comprendre l’incompatibilité qui nous éloigne du Croissant. Qu’est-ce qui m’oblige à recevoir la liberté comme valeur, comme vérité universelle ? Si je suis un musulman, je me fie au cadre du discours de l’islam politique, j’ai déjà une Loi comme chemin vers le salut et je ne reconnais de liberté que par rapport à cette Loi – je ne peux donc épouser l’universalité d’une valeur détachée de la Loi islamique. Pour ainsi dire, la gauche énamourée de sa Révolution pourra chanter ses cantiques, l’oreille musulmane n’entendra jamais la musique. Après tout, comme disent nos amis espagnols, « cría cuervos y te sacarán los ojos » !


5. Quelle solution aux problèmes de l’islamisme ?


L’islamisation de la France est un fait sociologique et démographique difficile à contester. Dénoncer le processus est légitime : cette approche témoigne des angoisses d’un nombre croissant de Français. Que leur dire ? Faut-il promettre l’interdiction de cette religion sur le sol français au mépris des libertés fondamentales ? Faut-il interdire l’expression de ce culte dans « l’espace public » ? Faut-il procéder à la re-migration des populations musulmanes ?


Les solutions proposées ce soir ont été multiples, parfois contradictoires et confuses. Elles révèlent qu’un conflit mortifère se prépare pour la France si celle-ci ne reprend pas la main sur les flux migratoires. Certains souhaitent que l’Etat français opère avec les musulmans comme Napoléon opéra avec les Juifs. Est-ce encore possible ? Est-il envisageable de proposer aux musulmans un traitement compatible avec l’identité de la Nation française et ses principes ? Nous ne nous accommoderons pas d’une société multiculturelle et différentialiste – elle ne pourra qu’être une étape temporaire, une crise avant le retour à l’équilibre.


C’est toute l’ambiguïté de l’universalisme français, propre à ce peuple ouvert à l’altérité mais soucieux de son quant-à-soi et d’uniformité. Ces deux revers d’une même médaille expliquent peut-être les frémissements de notre histoire. La séparation de l’Eglise et de l’Etat, dans son principe, interdit l’intervention dans l’organisation de l’islam en France. L’Etat a déjà pourtant fait preuve d’un certain pragmatisme et s’est proposé, sans grand succès, d’organiser le culte musulman. Peut-il aller plus loin ? Il le doit certainement. Cette religion est un fait politique en France.


Depuis l’abolition du califat en 1924, l’islam s’envisage dans un fonctionnement national, ce qui n’a pas empêché la réémergence de la oumma globale, notamment dans l’esprit des djihadistes et des salafistes en France. Cet islam se cherche des référents extérieurs, il les trouve – ce sont des pays étrangers, des organisations étrangères et hostiles aux intérêts français qui sont à la manœuvre. « Franciser » l’islam est-il possible ?


Certainement, impossible n’est pas français, mais au-delà des mots, la situation présente nous inspire le plus grand pessimisme. Lever la tutelle des Etats maghrébins, en finir avec le statut d’une double nationalité pervertie, voilà des mesures politiques à la portée d’un gouvernement volontaire : au nom de l’intérêt supérieur de la Nation, la France pourrait montrer l’exemple à l’Europe, en proposant d’organiser les conditions d’un cadre favorable à « l’islam français » ; les politiques migratoires et culturelles assureraient que cette religion demeurât minoritaire et discrète.


Souvenons-nous que Napoléon a réhabilité le Grand Sanhédrin et posé douze questions à l’assemblée juive – et les questions que nous pourrions poser à cette assemblée musulmane sont nombreuses. Là encore, le souverainisme est une clef de résolution oubliée des politiques depuis les années 1980, pourvu qu’il soit ferme et enraciné dans les traditions de l’identité française. Ce culte ne sera stabilisé et – osons le mot – neutralisé dans le paysage français qu’à la condition de recouvrer le contrôle des politiques migratoires et la maîtrise de nos frontières.


L’édification d’un islam respectueux en France de toutes les préséances n’est possible qu’à ces deux conditions. En attendant, il convient d’être vigilant, d’alarmer nos compatriotes, et de répéter partout quelle erreur dramatique conduit nos adversaires à vouloir « éclairer l’islam » au mépris de l’histoire intellectuelle et politique de cette religion.




Références, indications bibliographiques


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