La guerre du pétrole

Ce début de semaine a des allures de cataclysme financier. Une onde a secoué les places financières à travers le monde, entraînant dans sa chute le marché asiatique au matin avant de frapper le continent européen, puis les bourses nord-américaines en début d’après-midi. La plus grave crise du marché des hydrocarbures a éclaté à la suite d’une escalade sauvage entre l’Arabie Saoudite et la Russie. La récente épidémie joue le rôle de déclencheur. Vous trouvez une explication détaillée point par point de l’origine de cette crise et de ses conséquences potentielles.


Quelle est la situation ?


L'organisation des pays exportateurs de pétrole est un groupe de quatorze puissances pétrolières qui cumulent 44 % de la production et 81,5 % des réserves mondiales, ce qui lui confère une influence significative sur le prix du pétrole, rôle autrefois laissé aux principales multinationales occidentales. Les membres s'entendent sur un quota de production pour contrôler le volume disponible sur le marché, et depuis 2016, coordonnent sa politique avec dix autres pays en dehors de l'organisation, dont la Russie. La Chine ainsi que les producteurs occidentaux comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada ou la Norvège ne sont pas membres de cette assemblée. Ses membres consentent à une réduction de la production pour maintenir un prix de vente élevé. Lors de la dernière réunion le 30 juin 2019, la Russie avait difficilement accepté la prolongation d’une baisse importante de l’ordre de 3 %, engagement qui expire le 31 mars 2020 et que le pays n’a pas été capable de tenir. Il a produit 250.000 bl/j en plus du quota fixé au troisième trimestre, et il ne l’a temporairement respecté que par la faute d’un accident industriel l’an dernier où une importante voie de distribution européenne a été contaminée par de fortes doses de chlore. L’agence de presse Interfax a annoncé le 2 mars 2020 que la production russe au mois de février était en hausse de 3,2 % par rapport à l’an dernier. D’un autre côté, le gouvernement italien songe à mettre en quarantaine une province de 16.000.000 personnes, dont son cœur industriel, autour de Milan. Pour la première fois depuis la crise financière, le ralentissement de l’activité économique causée par le virus SARS-CoV-2, notamment en Chine, va provoquer une baisse de la demande pétrolière. C’est dans ce climat que la Russie rencontre ses homologues arabes à Vienne, au siège de l’organisation, où une nouvelle baisse doit être discutée et approuvée pour maintenir les cours au-dessus de 60 USD.


Que s’est-il passé ?


Ce que nous pouvions redouter, un refus russe de poursuivre la baisse de production. Le pays manque de ressources, la baisse de l'activité à l'étranger, ses propres mesures de confinement face à la propagation du virus, la chute des cours et ses nombreuses querelles avec Washington, Bruxelles, Minsk et Kiev pèsent sur ses recettes fiscales. Suite à un ultimatum posé par le ministre saoudien des affaires pétrolières Abdulaziz bin Salman, son homologue russe Alexandre Novak a officiellement refusé le renouvellement de l’accord entre les deux pays, et a déclaré que la production reprendra un rythme libre une fois que celui-ci aura expiré à la fin du mois de mars. La fin de l’entente entre la Russie, important producteur pétrolier, et ses partenaires suggère la chute imminente de l’organisation, déjà affectée par la remontée des Etats-Unis, la vague écologiste et l’émergence de nouvelles sources comme le gaz naturel liquéfié. En guise de punition, la compagnie publique saoudienne, Saudi Aramco, a soudainement déclaré à ses partenaires avoir l’intention d’augmenter sa production de 25 % avant de réviser à la baisse ses prix dans l’intention de provoquer une chute des cours qui mettra au pas la Russie. Saudi Aramco maintient une grille officielle de prix à l’intention de ses distributeurs et des raffineries à travers le monde, ajustée de mois en mois de quelques centimes. La grille a été corrigée quelques heures après la rencontre de Vienne, et affiche des baisses titanesques de 6 USD à 8 USD dans toutes les zones géographiques. En l’espace d’une nuit, le baril de Brent est passé de 45,5 USD à 31,02 USD soit une chute de 31,82 %, la plus importante baisse depuis la guerre du Golfe en 1991. Le cours s’est depuis stabilisé à 33,9 USD à 19:55, ce qui représente tout de même une baisse de 25 %. Alors que le diesel, le kérosène et l’essence baissent à cause de la chute de l’activité économique à travers le monde, cette offensive entraîne une perturbation et de l’offre, et de la demande.


La chute a provoqué une baisse de 27,66 % pour le WTI et de 31,38 % pour le Brent dès l'ouverture du marché.

Quelles sont les conséquences ?

Le budget des économies dépendantes aux hydrocarbures va encaisser une baisse significative, du Brésil à la Syrie. Les pays en situation de précarité comme la Libye, qui s’est récemment déclarée en défaut de paiement sur sa dette, l’Algérie, la Syrie ou le Venezuela risquent une rapide chute de liquidité et un cercle vicieux menant à la faillite. D’autres comme la Russie, le Brésil, la Colombie, les pays arabes et le sud-est asiatique risquent de fortes pertes et une détresse économique plus ou moins grave, sans atteindre un stade critique. Les conséquences sur le marché sont très nombreuses et très variées.


Entreprises

Le secteur énergétique, en toute logique, figure parmi les premières victimes de la bataille. L'industrie pétrolière dans son ensemble a encaissé des pertes colossales, qui contaminent toutes les entreprises énergétiques, les compagnies de services puis les industries lourdes, les banques, fonds et compagnies d'assurance, et dans une magnitude plus faible, tout le marché. Quelques secteurs comme le transport tirent un léger profit de cette baisse, effacé par les pertes engendrées par le virus.



La chute s’est propagée aux autres industries, et a tiré l’ensemble des indices boursiers actionnaires vers le bas. Sur le continent asiatique, le Nikkei 225 a perdu 5,07 %, le Hang Seng de Hong Kong 4,23 % et le KOSPI coréen 4,19 %. Sur les places européennes, le FTSE MIB italien a perdu 11,17 %, l’indice européen Euro Stoxx 50 8,45 %, le CAC 40 8,39 %, l’indice espagnol IBEX 35 7,96 %, le DAX 7,94 % et le FTSE 100 britannique 7,69 %. Le marché russe est fermé ce lundi en raison d’un congé bancaire mais la chute va certainement être enregistrée dès l’ouverture. Du côté des Etats-Unis où les principales places ouvrent vers 15:30, le S&P 500 a encaissé une baisse de 8,65 %, le Dow Jones 7,17 % et le NASDAQ Composite a suivi à 6,18 %. L’indice brésilien Bovespa chute de 11,5 %, le S&P/TSX canadien 9,52 % et le S&P/BMV mexicain 6,02 %. L’indice Bloomberg World qui représente l’ensemble des entreprises cotées du monde a perdu 6,06 %.


Dettes souveraines

L'ensemble de la courbe des taux aux Etats-Unis est passé sous la barre des 1 % pour la première fois de l'histoire, du fait des attentes croissantes concernant la réserve fédérale et la probabilité que le taux de référence soit abaissé dans les mois à venir. Le marché anticipe une baisse de 0,8 % en mars, et 1 % en juillet, ce qui portera le coût d’emprunt à 0 %. Le rendement au Royaume-Uni est tombé sous 0 % pour la première fois tandis que les obligations allemandes à deux ans et les taux en Australie et en Nouvelle-Zélande atteingent de nouveaux planchers. La réserve de New York a déclaré augmenter l’ampleur de son intervention quotidienne sur le marché interbancaire afin de s'assurer que les réserves soient suffisantes, et réduire le risque de pression sur le marché monétaire. La propagation du coronavirus et ses retombées sur les chaînes d'approvisionnement et les dépenses des consommateurs ont entraîné une réévaluation spectaculaire des attentes mondiales en matière de taux d'intérêt au cours du mois dernier. La ruée vers les dettes publiques, sûres, survient après un dimanche dominé par les crises, pas seulement la guerre des prix entre Riyadh et Moscou mais aussi la chute de l’exportation chinoise et le blocage de l'Italie provoqué par le virus. Pour ajouter au sentiment de malaise, le Japon a enregistré sa plus forte contraction économique en plus de cinq ans, tandis que la France a annoncé craindre la récession.


Devises

Le marché des devises a été fortement perturbé, les cambistes ne sachant pas déterminer les fourchettes de négociation appropriées. Le yen japonais (JPY) s’est finalement fixé à 102,29 contre le dollar, soit une hausse de 4,51 % ces cinq derniers jours, sa plus importante hausse depuis trois ans. L’euro (EUR) gagne 2,41 %, son niveau le plus haut en treize mois. Le rouble russe (RUB) a sombré, perdant 13,22 %. C’est la plus grave baisse depuis 2014 au moment des représailles économiques des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la France, crise durant laquelle la banque de Russie avait été contrainte de relever ses taux d’intérêt de 6,5 % pour éviter l’effondrement de ses réserves de devises étrangères. Le peso colombien (COP), une autre devise très exposée, a perdu 9 %. La baisse des hydrocarbures exerce une pression sur les économies émergentes dont la devise tend à perdre en valeur, ce qui entraîne une fuite vers les monnaies occidentales de référence et provoque un risque de défaut sur la dette contractée en monnaie étrangère. Les pays qui dépendent des matières premières comme le Canada, la Nouvelle-Zélande ou l'Australie y perdent également sur le taux de change. Seule exception, les pays d'Europe de l'est, Pologne, Hongrie qui profitent de la hausse de l'euro comme parapluie.


Matières premières

En dehors du pétrole brut, le gaz naturel est perdant, du fait de l'importance de celui-ci dans la manière dont les contrats de vente se déterminent. Les matières premières suivent également, fer en tête avec une chute de 4,03 %, suivi de l'aluminium qui perd 2,03 %, le zinc, 2,6 %, l'acier, 1,42 %. L'or reste stable, baissier, mais l'argent perd 1,67 %. La configuration du marché a également entraîné la formation d’un contango, un phénomène où le prix futur d’un bien est inférieur au prix actuel, ce qui pousse les investisseurs à créer des réserves pétrolières physiques pour les vendre dans le futur. Cette situation entraîne un comportement anti-économique chez de nombreux banquiers qui louent massivement des pétroliers comme banques flottantes en attendant la hausse des cours. Cette situation s’était produite entre 2008 et 2009, où 150.000.000.000 litres de pétrole dormaient dans les cuves de navires sans destination dans l’espoir de spéculer. Cette situation fait s’envoler les prix de location des pétroliers et gèle le transport maritime.


Qui est perdant ?


Outre les entreprises du secteur énergétique, les deux principaux acteurs, Riyadh et Moscou, ne peuvent que perdre des plumes, et ce pendant que l’organisation des pays exportateurs de pétrole ainsi que ses membres perdent une précieuse influence sur le marché de l’énergie. L’esclandre peut évoluer en une fracture plus large, qui pourra aboutir à la fin de l’organisme. Le ministre iranien des affaires pétrolières Bijan Namdar Zanganeh a appelé les membres de l’OPEP et la Russie à rapidement trouver un compromis. Les énergies fossiles souffrent également, en particulier le gaz naturel, déjà affecté par un surplus de l’offre. Le florissant secteur non-conventionnel aux Etats-Unis va également être menacé ; auparavant importateur favorisé par des prix faibles, les Etats-Unis se trouvent maintenant en première position des exportateurs. Les défenseurs des énergies renouvelables et la lutte contre le réchauffement climatique perdent en attrait devant la chute des prix des sources conventionnelles, la priorité allant à la sauvegarde des dividendes. C’est aussi une difficulté supplémentaire pour les banques centrales, déjà sous la pression d’une récession causée par le virus, qui se débattent pour élaborer de nouveaux modèles et décider d’une réponse monétaire appropriée. Plus largement, comme dans chaque baisse des matières premières, il y aura une fuite des capitaux des pays en voie de développement vers les économies industrielles, ce qui provoquera une onde de choc dans le milieu de la gestion de portefeuille et dans la gestion du budget des économies émergentes, qui pourraient se retrouver avec une dette publique insoutenable, comme ce fut le cas pour la Turquie en 2018. Enfin, le système financier dans son ensemble risque de ne pas supporter ces turbulences et la désintégration du secteur énergétique, et peut dans son ensemble sombrer dans une nouvelle crise financière de l’envergure de celle de 2008.


Qui est gagnant ?


Le principal gagnant est la Chine, premier importateur de pétrole, qui va profiter du conflit pour amorcer sa relance économique. La bourse de Shanghai est notamment épargnée par la crise ; son indice de référence, le CSI 300, a accusé une chute de seulement 3,42 % contre 5,61 % pour le TOPIX son voisin japonais, ou encore 7,33 % pour le S&P/ASX 200 qui représente le marché australien. Bien que des prix faibles puissent dégager un profit pour les compagnies aériennes et le transport, les cours des hydrocarbures ne poussent pas les gens à reprendre le train ou l’avion, et le bénéfice sera très modéré. Il en va de même pour les puissances industrielles touchées par le virus comme la plaine du Pô en Italie, en état d’arrêt général et incapable de tirer profit de cette opportunité. Les consommateurs et industries peuvent également célébrer une baisse des prix aux pompes dans les jours à venir, à l’exception du continent européen. Les taxes élevées sur le carburant signifie que la baisse de près 40 % des cours durant les deux dernières semaines se traduira par une diminution de moins de 20 % des prix en station. L'union européenne exige de ses membres une taxe d'accise au minimum de trente-six centimes par litre, et la plupart des pays facturent nettement plus. En outre, ils appliquent aussi une taxe sur la valeur ajoutée. En France, 63,97 % du prix est composé de taxes : la TVA du produit, la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques et la TVA sur la taxe.


Est-ce inédit ?


Oui et non. La tactique en elle-même n’est pas nouvelle et le gouvernement saoudien a connu deux épisodes de surproduction intentionnelle pour faire plier ses adversaires, une première fois en 1985 pour asphyxier la concurrence privée des Etats-Unis et une deuxième fois en 1999 lors d’un conflit avec le gouvernement du président vénézuelien Hugo Chávez. Le cours du Brent était alors passé près de 10 USD, son niveau le plus bas depuis le début du vingtième siècle. La situation est toutefois bien différente. La perspective d'une nouvelle guerre rappelle un épisode similaire en 2014, quand une hausse de la production non-conventionnelle aux Etats-Unis a incité le pouvoir saoudien à ouvrir les vannes pour noyer le pays et tenter de rendre le développement américain non rentable. Cette tactique s'est soldée par un échec, les producteurs se montrant résistants même sous la barre des 30 USD en 2016, dans un contexte de surabondance. C'est d’ailleurs cette erreur qui a contribué à la formation de l’alliance avec la Russie pour réduire la production et aider à consolider leurs économies dépendantes du pétrole.


Quelle est la suite ?


La Russie n’a pas cédé sur sa position pour le moment et a fait savoir par la compagnie pétrolière publique russe Rosneft son intention d'augmenter la production dès que l'accord actuel prendra fin. Rosneft a déclaré être prêt à intensifier le rythme de 300.000 bl/j en une semaine. Le directeur de la compagnie, Igor Sechin, est un proche du président Vladimir Poutine et également le principal opposant à la coopération du pays avec les producteurs arabes pour freiner la production de pétrole. La Russie a également signalé quelques heures après par la voix de son ministère des finances que le pays était capable d’absorber les pertes fiscales engendrées par un cours compris entre 22 EUR et 26 EUR durant six à dix ans, au travers des réserves du fonds souverain russe. La loi exige que tous les bénéfices que le pays réalise sur le gaz naturel et le pétrole au-delà d’un cours de 42,4 USD aille dans ce fonds, doté de 150.000.000.000 USD. La porte n’est toutefois pas fermée. Cette attaque vise à ramener la Russie dans le rang, et une importante réunion technique des membres de l’alliance reste programmée le 18 mars 2020, à laquelle des dignitaires russe et saoudien participent. Une sortie de crise n’est pas exclue.


(Mise à jour. Ajout du graphique des principaux cours pétroliers.)

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