• T. de Saint-Castin

Le premier roi carolingien


« Que le Christ qui aime les Francs protège leur royaume… »


Pépin III fut surnommé « le Bref » en raison de sa petite taille. Il naît près de Liège en 714 et meurt près de Paris le 23 septembre 768. Il fut le premier roi des Francs de la dynastie des Carolingiens et celui qui évinça l’illustre dynastie des Mérovingiens.




Le dernier des Mérovingiens (1883), Évariste-Vital Luminais

Carcassonne, musée des Beaux-Arts


Deux maires du palais (741 – 751)


Troubles à la périphérie du royaume


Les deux fils aînés de Charles Martel, Carloman et Pépin, saisirent le pouvoir dès la mort de leur père, aux dépens du « parti bavarois » qui entourait l’ancien maire du palais. Hiltrude s’enfuit en Bavière contre l’avis de ses frères, Grifon fut enfermé près de Liège et Swanahilt cloîtrée dans le monastère royal de Chelles. Cela n’empêcha guère la progression des contestations et l’émergence d’une opposition virulente, en Bavière et en Aquitaine. Au début de l’année 743, les deux frères vont restaurer un roi mérovingien. Ils le trouvèrent au monastère de Saint-Bertin et le désignèrent comme Childéric III. Grifon écarté, Carloman et Pépin liquidèrent son héritage et son patrimoine en Neustrie et en Austrasie : ils assuraient ainsi leurs positions dans le nord de la Gaule, région qu’on appelait « Francia ». Odilon fut leur prochaine cible car ce dernier s’était installé à la tête de l’opposition, allant jusqu’à constituer une coalition avec les Saxons, les Slaves, les Alamans.


Il mena lui-même les troupes contre les deux Pippinides mais fut battu sur la Lech, entre Bavière et Alémanie, en 743. Odilon fut maintenu dans ses titres mais du reconnaître, avec tous les autres rebelles, l’autorité des maires du palais. En 745, ceux-ci conduisirent une expédition contre le duc Hunald, en Aquitaine. Ce dernier fut battu et enfermé dans un monastère où il mourrait : son fils Waïfre devenait duc et reconnaissait la supériorité des maires du palais. En 746, un massacre termine la révolte des Alamans ; cette date marque aussi la fin de la « principauté » alémanique, car la région fut morcelée en de très nombreux comtés pour empêcher l’émergence d’une entité politique unitaire et puissante.


Réformer l’église est une tâche difficile


L’effort d’évangélisation de la Germanie fut poursuivi par Carloman et Pépin et porté par les missionnaires anglo-saxons. Boniface, l’un de ces missionnaires, était aussi le représentant du pape en Germanie, et il fut auprès des maires du palais le porte-voix des réprobations du clergé contre les confiscations, les spoliations des biens d’Église et les désignations frauduleuses des évêques. Pépin comme Carloman avaient été élevés dans des monastères. Ils étaient donc plus sensibles que leur père aux revendications des évêques du regnum Francorum, et souscrivirent aux propositions de Boniface en faveur d’une grande réforme de l’Église franque.


En 743, les évêques de Germanie et Boniface se réunissent pour un concile dont les canons furent promulgués par Carloman. L’objectif était de « restaurer la loi divine et la discipline ecclésiastique, tombées en ruine sous les princes antérieurs », de restaurer l’autorité des évêques sur le territoire des cités, d’affirmer l’autorité du métropolitain qui recevait le pallium, d’interdire le cumul parmi les clercs, de chasser les religieux « indignes », de restituer aux communautés et aux églises les biens confisqués. Ce programme menaçait directement les intérêts de l’aristocratie qui avait reçu de Charles Martel de nombreuses terres, des charges épiscopales, des monastères, autant d’éléments du réseau de puissance que le maire du palais avait construit dans l’ensemble du regnum Francorum.


Carloman craignait les réactions de ses fidèles alors il fit convoquer, en 744, un nouveau concile, à Les Estinnes dans le Hainaut. Il y fut décidé qu’on rendrait aux églises la propriété des terres qu’on leur avait prises, mais que l’usage en resterait à ceux qui les exploitaient. Des décisions analogues furent prises par Pépin et les évêques réunis à Soissons, la même année. Les deux frères agissaient de conserve pour instituer un système qu’on appela « précaire sur ordre du roi » ; il suffit à calmer les récriminations des ecclésiastiques, puisqu’ils percevaient désormais un impôt, un cens symbolique ; il conforta le droit d’usage de ces terres par l’aristocratie, sa légitimité comme fondement du service dû au roi. Aucun des autres points du programme ne fut appliqué. Par exemple, destituer les mauvais évêques fut empêché par l’hostilité d’une grande partie de l’aristocratie du regnum : l’autorité de Boniface était contestée partout hors de la Germanie.


Carloman s’offre à la vie monastique


Les volontés de Boniface connurent des échecs et en 747, tout espoir s’envola avec la décision de Carloman d’embrasser la vie monastique. Son « royaume » et son fils Drogon furent confiés à Pépin. C’est à Rome que Carloman rencontra le pape Zacharie, qui le tonsura. L’oncle et le neveu ne rencontrèrent d’abord aucune difficulté et Drogon accepta les différents comtés que lui confia Pépin, en Austrasie – il y demeurera jusqu’à la fin de ses jours. Cependant, le retour de Grifon sur le devant de la scène suscita des troubles. Grifon prépara une première rébellion contre Pépin, en s’associant aux clans de l’aristocratie franque opposés au maire du palais. Il reçut le soutien des Saxons.


Pépin les affronta dans le Harz. Grifon trouva refuge en Bavière. Odilon, son neveu, était mort en 748, alors il prétendait assurer la régence pour le compte de Tassilon, orphelin de son père. Grifon y trouva des soutiens, dont les relais s’étendaient en Germanie et dans l’ensemble du regnum Francorum. Pépin le combattit en 749 et lui proposa des territoires autour du Mans. Grifon dédaigna l’offre et chercha en Aquitaine, puis en Lombardie, des échappatoires. Il mourut en 753 à l’occasion d’un combat dans les Alpes.




Panorama du regnum Francorum (741-768)

Source : castlemaniac.com


Pépin et la royauté sacrée (751 – 768)


751 : un coup d’État ?


En 753, Pépin était déjà roi. Un héritier était né en 747. Il connaissait le cuisant échec de son grand-oncle Grimoald, près d’un siècle auparavant. Ceci explique certainement toutes les précautions qu’il prit pour organiser son propre « coup d’État ». Pépin trouva des appuis, des alliés, et surtout des garanties auprès du pape, qu’il consultait régulièrement. Dès 750, Pépin envoya auprès du pape Zacharie un évêque, Bouchard de Würzbourg, et le conseiller Fulrad, pour questionner le pontife « au sujet des rois qui, à cette époque en Francie, n’avaient aucune autorité royale, si cela était bien ou non » ; ils reçurent une réponse univoque : « il vaut mieux appeler roi celui qui en a la puissance, plutôt que celui qui est dénué de pouvoir royal » ; pour que l’ordre demeure dans le regnum, le pape ordonna donc de « faire Pépin roi » et il légitima cet ordre en arguant de son autorité apostolique. C’est le récit que rapportent les Annales royales, compilées à la fin des années 780. Ces faits sont corroborés par la Continuation de Frédégaire, contemporaine des événements. Zacharie est donc au cœur de l’affaire, il incarne l’alliance entre les Francs et la papauté, nouée grâce aux Pippinides par l’intermédiaire des missionnaires anglo-saxons. Ce geste historique amorçait le basculement de Rome en Occident et le rôle important que la papauté exercerait sur le monde chrétien.


Derrière le raisonnement déployé par Rome pour appuyer les revendications de Pépin, il est aisé de retrouver la tradition augustinienne : le souverain est le garant de la réalisation sur terre de la Cité de Dieu ; cette doctrine irriguera toutes les politiques carolingiennes, dans la pratique comme dans la théorie. Fort du soutien pontifical, Pépin organise à Soissons, vieille capitale mérovingienne, un grand rassemblement de l’aristocratie, à la fin de l’année 751. Il y sera élevé sur le trône, élevé à la dignité royale avec son épouse, la reine Bertrade. C’est la consécration des évêques et la soumission des grands qui entérine l’événement, « comme l’ordre l’exige de toute antiquité », rapporte la Continuation de Frédégaire. Childéric III et son fils sont tonsurés et enfermés au monastère de Saint-Bertin.


Les historiens sont partagés, aujourd’hui : certains considèrent l’événement comme un fait majeur, puisque Pépin « invente » la « royauté sacrée » par la « consécration des évêques » ; certains estiment que l’événement n’est pas constitutif d’un nouvel ordre politique, puisqu’il s’inscrit dans les traditions rituelles en usage dans le regnum Francorum. Il n’en demeure pas moins qu’un authentique « coup d’État » fut à l’œuvre. La royauté mérovingienne n’était pas une royauté sacrée : contrairement à la pratique wisigothique, l’accession au trône du regnum Francorum ne s’accompagnait pas du rituel de l’onction. De nombreux témoignages abondent, cependant, pour illustrer que les avènements royaux avaient été largement christianisés dès le VIIème siècle et que les évêques, déjà, participaient aux bénédictions. En 751, Pépin prend le pouvoir avec le soutien des grands du royaume, qui lui font serment de fidélité, et des évêques qui le consacrent. C’est en 754 qu’il faut chercher la « grande nouveauté ».


754 : naissance d’une nouvelle dynastie


Le pape était présent en Francie. L’événement était sans précédent. Revenons en arrière. A l’été 751, le roi des Lombards Aistulf s’empare de Ravenne et prétendait affirmer son autorité sur la ville de Rome. Il exige du pape Étienne II le paiement d’un tribut, à la fin de l’année 752. Le pape était en Italie le représentant de l’empereur d’Orient, car la ville de Rome était « théoriquement » rattachée à l’empire depuis les conquêtes de Justinien. Mais l’empereur était dans l’incapacité de venir en aide aux populations d’Italie qui relevait de sa protection. Souvenons-nous que le pape Grégoire III avait déjà fait appel à Charles Martel contre les Lombards, sans grand succès ! Certains historiens expliquent que l’aide apportée par Zacharie aux ambitions de pépin cherchait à concilier la puissante armée franque, pour la mobiliser contre les Lombards. A l’automne 753, le pape Etienne II se rend en Francie à l’invitation de Pépin.


Au palais de Ponthion, en Champagne, toute la famille royale attendait le cortège pontifical. Le 6 janvier 754, Pépin envoie Charles, son fils aîné, à peine âgé de sept ans, pour rencontrer le pape et l’accompagner jusqu’au palais.


Etienne II venait pour supplier les Francs d’intervenir directement contre le roi Aistulf. Pépin ne tarda pas à lui faire la promesse d’être à ses côtés. Cependant, près de Soissons, lors d’une assemblée en 754, l’aristocratie se déclare rétive à toute aventure en Lombardie. Certains grands menacèrent même de quitter l’armée. Carloman lui-même, sorti de son monastère, vint à cette assemblée pour prendre la parole, s’exprimer contre le projet et rappeler les droits de ses enfants bafoués par Pépin. Le roi des Francs reçut du pape une aide précieuse, puisque ce dernier émit un ordre exigeant de Carloman qu’il rentrât dans son monastère. Il mourrait à l’été 754. Pépin fit tonsurer tous les fils de Carloman.


Dès le mois d’avril, Pépin organise une nouvelle assemblée à Quierzy-sur-Oise où il décide, avec les fidèles de son aristocratie, d’une expédition en Italie. Avant le départ, le pape, toujours présent, fit en l’abbaye de Saint-Denis une grande cérémonie pour accroître le prestige du pouvoir franc. Elle a lieu le 28 juillet 754. Etienne II accordera au roi Pépin l’onction, ainsi qu’à ses fils Charles et Carloman, et sa bénédiction à la reine Bertrade. Tourné vers les grands du royaume, le pape les bénit et « leur fit défense, sous peine d’interdit, et d’excommunication, d’oser jamais élire à l’avenir un roi issu d’autres reins que ceux-ci que la divine piété a daigné exalter et qu’elle a décidé, par l’intercession d’apôtres, de confirmer et de consacrer par la main de leur vicaire le très bienheureux pontife. »


Cette cérémonie marque la fondation historique de la dynastie carolingienne en tant que descendance du roi Pépin. Son frère Carloman est évincé, comme les rois mérovingiens. L’événement est important : c’est un premier « sacre » historique, accompli au moyen d’une onction sainte. Comme symbole, l’événement servira de fondement à la royauté sacrée qui nourrira les théories politiques carolingiennes : le roi est oint comme le fut David par le prophète Samuel et le peuple qu’il dirige est compris comme le nouveau peuple élu. Le pape Étienne II l’écrira ainsi : « la nation franque est au-dessus de toutes les nations » ; le roi des Francs n’est plus un roi parmi les autres, il reçoit une mission sainte et eschatologique : étendre le royaume du Christ sur la Terre, préparer son retour et protéger les chrétiens en les guidant vers le Salut.


C’est à l’époque de Charlemagne que les clercs produiront quantité d’écrits pour justifier cet univers symbolique. Étienne II déclara Pépin « patrice des Romains », ce qui en faisait de facto le protecteur de Rome et de l’église de saint Pierre, en échange d’une promesse : restituer à l’Église les territoires confisqués par les Lombards. C’est un « pacte d’amitié » que le pape et le roi vont conclure, et le pontife exprimera cette amitié en évoquant la « compaternité », ce qui témoigne de l’égalité entre Pépin et Étienne II comme de la forte alliance entre les deux, qui sera renouvelée par le pape Paul Ier (757-767) quand celui-ci baptisera la fille de Pépin, Gisèle.


Pépin le Bref et le regnum Francorum




L’intervention franque en Italie (754-774)

Source : histocarte.fr


Rien n’aboutit entre Rome et les Lombards, malgré les ambassades franques. Pépin convoque donc ses armées et franchit les Alpes au printemps de l’année 755. La force est modérée mais les troupes lombardes seront vaincues rapidement. Le roi Aistulf doit s’enfermer dans Pavie, sa capitale. La domination franque en Italie est incontestable, alors le roi s’engagea à rendre les territoires conquis. Satisfaits, les Francs quittèrent la Lombardie et le pape retourna à Rome, mais ils constatèrent rapidement la félonie d’Aistulf qui, oubliant ses engagements, mena une expédition militaire contre Rome dès l’hiver 755-756. Pépin revint donc en Italie au printemps 756 mettre le siège devant la capitale Lombarde, entraînant une nouvelle défaite du roi Aistulf.


Ce dernier fut soumis très sévèrement. Un tiers du trésor lombard fut saisi par les Francs et le roi s’engagea à payer à Pépin un tribut annuel ; il dut renoncer aux territoires saisis. L’empereur romain d’Orient, inquiet, vint réclamer les territoires historiques qu’il estimait lui revenir, mais les Francs firent savoir que ces domaines autour de Ravenne, Bologne, Ferrare et Ancône, étaient désormais intégrés à la « république des Romains », placés sous l’autorité territoriale du pape. L’alliance du roi franc et du pape entraînait ainsi la création du « patrimoine de Saint-Pierre », à l’origine de la puissance temporelle des souverains pontifes. En dépit des protestations de Constantinople, la fondation de ce qu’on appellerait bientôt les « États pontificaux » s’imposa au monde chrétien.


Pour ne point pâtir de ces expéditions italiennes, le roi Pépin devait veiller à la sûreté intérieure du regnum Francorum. En Bourgogne, en Germanie, Pépin implanta dans l’aristocratie locale des membres issus des familles fidèles aux Pippinides ; c’est ainsi, par exemple, que l’abbé Fulrad put s’installer confortablement en Germanie où il acquit une influence considérable. Pépin chercha dans sa propre famille des appuis : son demi-frère Remigius devint évêque du diocèse de Rouen en 755. Ses deux fils furent rapidement associés à l’exercice du pouvoir : ils reçurent quelques comtés, dès 763. La famille de Pépin s’étendait loin dans le regnum, puisque sa propre sœur Hiltrude gouvernait le duché de Bavière au nom de son fils Tassilon. Elle mourut en 754 et Pépin devint tuteur du jeune duc. En 757, il organisa un rassemblement à Compiègne et fit déclarer son neveu majeur ; en échange, Tassilon dut prêter serment de fidélité au roi des Francs et à ses deux fils. Le nouveau duc ne tarda pas à manifester des volontés émancipatrices : il épousa la fille du roi des Lombards Didier, Liutberge et dès 763 il n’engagea plus les troupes bavaroises dans les expéditions militaires du regnum Francorum.


Pépin ne réagit pas immédiatement à cette menace en forme d’alliance par-dessus les Alpes, parce qu’il fut très occupé contre les Sarrasins en Septimanie. L’Aquitaine se montrait toujours indocile. En 759, alors que l’Espagne connaissait des difficultés intérieures grandissantes, Pépin porta la guerre autour de Narbonne. Les Francs réussirent à prendre la cité et les Sarrasins durent rentrer dans la péninsule ibérique. Cette opération servait toutefois un autre but : Pépin s’imposait dans le Languedoc et damait le pion des Aquitains qui souhaitaient envahir cette région ; par ailleurs, Pépin s’offrait un accès élargi à la Méditerranée, certainement convoité par le duc Waïfre d’Aquitaine, qui avait tenté une expédition contre Narbonne en 751. Dès 760, chaque année, les armées franques menèrent contre les territoires aquitains au sud de la Loire des pillages systématiques, ravageant des domaines entiers et détruisant les places fortes. L’objectif était de contraindre le duc à reconnaître la suzeraineté du roi franc. Bourges fut conquise en 762 et en 766, les Francs allèrent jusqu’à la Garonne. Le duc Waïfre fut assassiné en 768. Les combats s’arrêtèrent et l’Aquitaine s’intégra plus encore au royaume des Francs.


Vers une Église franque d’obédience romaine


Pour les chroniqueurs de l’époque et les clercs, les succès militaires du roi des Francs sont le signe de la bienveillance divine. Entre 763 et 764, une nouvelle version de la Lex Salica est rédigée et le prologue se fait l’écho de cette « idéologie » : « l’illustre nation des Francs, instituée par Dieu, vaillante sous les armes et constante dans la paix, convertie à la foi catholique et pure de toute hérésie. Que le Christ qui aime les Francs protège leur royaume et éclaire ceux qui le guident de sa grâce, qu’il protège leur armée et renforce leur foi. » Les cérémonies officielles où le roi se rendait servaient le même objectif et les chants, pour ces occasions, appelaient la protection divine sur le roi, sur sa famille, sur l’aristocratie, sur l’armée, sur les Francs. De nombreux ecclésiastiques entouraient Pépin ; on les nommait les chapelains car, parmi leurs responsabilités, ils devaient protéger la cappa, le manteau de saint Martin, précieuse relique de la monarchie franque. D’autres tâches leur étaient confiées, entre autres les obligations liturgiques et l’administration des affaires du regnum Francorum. Cette « chapelle royale » devenait un haut lieu du pouvoir et tandis que les Mérovingiens distinguaient la chancellerie de la chapelle, les Carolingiens s’appuieraient bien plus sur les clercs « chapelains ». Dès le roi Pépin, la chapelle absorbe la chancellerie : c’est le tournant religieux du pouvoir monarchique.


Cette situation explique la relance de la réforme de l’Église franque. Pépin en confia la direction à Chrodegang. Ce dernier avait succédé à Boniface comme représentant du pape ; il était archevêque et détenait le pallium. Entre 755 et 762, Chrodegang organisa de nombreux conciles. Il avait obtenu l’établissement de la dîme comme « compensation » aux usurpations et détournements des biens d’Église qui continuaient sous Pépin. Cet impôt durerait jusqu’à la Révolution française, mais il fallut bien des décennies pour l’installer régulièrement dans tout le regnum Francorum. Tous les clercs du royaume, de leur côté, devaient en permanence prier pour le royaume, pour le roi, pour la dynastie, pour les Francs, pour le peuple : l’objectif était la constitution d’un authentique bouclier spirituel contre les « méchants ennemis » du regnum. Pour chanter les louanges du Christ, Chrodegang souhaita l’unification de la liturgie sur le modèle de la liturgie romaine ; mais les religieux, dans le royaume, ignoraient pour la plupart ces usages et manières spécifiques. On fit venir de Rome des chantres capables de former les clercs francs pour « diffuser » dans le regnum le « chant romain ». C’est un premier pas qui sera continué sous Charlemagne, en direction de l’unité liturgique.


Cet objectif d’unité est d’une importance immense pour la consolidation du pouvoir carolingien car jusqu’à présent, chaque église diocésaine connaissait ses propres usages et coutumes liturgiques, dont l’évêque était seul responsable. Les traditions régionales donnaient des apparences d’unité, localement, mais l’évêque, comme intermédiaire entre les croyants et Dieu, demeurait le responsable de ces « façons » particulières. Le pape, évêque de Rome, jouissait d’une primauté de principe, d’une autorité spirituelle sur toutes les églises d’Occident, mais il n’existait alors aucune autorité supérieure à celle de l’évêque pour l’organisation matérielle de la vie religieuse du diocèse, sinon celle du concile, réunion d’évêques. La réforme initiée par Pépin et poursuivie par Charlemagne viendra bouleverser ces habitudes et coutumes régionales, puisque le pape de l’Église de Rome devient la référence absolue en toutes les matières : c’est la création d’une Église franque d’obédience romaine. Cela renforçait le pouvoir du souverain pontife sur les évêques, mais aussi le pouvoir du roi sur cette Église, désormais centralisée et au service du souverain. Cela expliquerait, pour longtemps, l’étroite association du pouvoir franc, monarchique ou impérial, et du clergé franc.


Pépin disparaît en 768. Son prestige est grand : on chantera ses louanges jusqu’à Constantinople. Il avait échangé de nombreuses ambassades avec l’empereur romain d’Orient dans les années 760, il avait dépêché des messagers auprès du calife de Bagdad, al-Mansur, en 765, mais ceux-ci ne revinrent que trois années après. En juin 768, Pépin est malade : il organise le partage du regnum entre ses deux fils. Bertrade de Laon lui en avait donné six, mais trois étaient morts alors qu’ils n’étaient que des enfants. Gisèle était une femme et ne pouvait hériter. Charles et Carloman, tous deux sacrés par le pape en 754, prétendaient au trône franc. L’aristocratie valida le partage proposé par Pépin : Charles recevra un royaume étendu de la Loire jusqu’à la Thuringe ; Carloman recevra un royaume de la Septimanie jusqu’à l’Alémanie ; l’Aquitaine, c’est la tradition, sera partagée entre eux. Au cours des derniers mois de sa vie, Pépin fit de nombreuses donations à Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de Poitiers et Saint-Denis. Il y sera inhumé le 23 septembre 768, près de son père et des rois mérovingiens. Pépin souhaitait inscrire son règne dans la continuité mythologique de la royauté franque. Par ailleurs, Saint-Denis se situait au cœur de la Francie : dans les esprits, l’Austrasie et la Neustrie se fondaient finalement en un même ensemble et Pépin entérinait la fin des rivalités anciennes entre les deux regna.

Enfin, au XIIème siècle, l’abbé Suger fit reconstruire la basilique de Saint-Denis. Il raconte avoir trouvé la tombe de Pépin, couché face contre terre. L’abbé décrivit ce signe d’humilité comme l’ultime témoignage de la grande piété d’un grand roi.





Bibliographie indicative


Bürher-Thierry G. et Mériaux Ch., La France avant la France, Paris, Belin, 2011.

Heuclin J., Les Mérovingiens, Paris, Ellipses, 2014.

Heuclin J., Les Carolingiens, Paris, Ellipses, 2014.

Lebecq S., Nouvelle histoire de la France médiévale, « Les origines franques », Paris, Seuil, 1990.

Settipani C., Les ancêtres de Charlemagne, Paris, Société atlantique, 1989.

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